Williams fut immédiatement appréhendé et interrogé sommairement. C’était le vendredi. Le samedi matin, quatorze jours après le meurtre de Marr, il comparut à nouveau. Les preuves tirées des circonstances étaient écrasantes. Williams en écoutait avec attention toute la suite, mais il disait fort peu de chose. A la fin de l’interrogatoire, un mandat de dépôt fut décerné, le jugement devant avoir lieu aux assises prochaines. Est-il nécessaire de le dire, en route pour la prison il fut poursuivi par des foules si furieuses, que, dans des circonstances ordinaires il y aurait eu pour lui peu d’espoir d’échapper à une vengeance sommaire. Mais en cette occasion, une escorte puissante avait été fournie, si bien qu’il fut logé sain et sauf dans la geôle. En cette geôle-là, la règle était, à l’époque, d’enfermer à cinq heures du soir, définitivement pour toute la nuit, sans lumière, tous les prisonniers convaincus de crimes. Quatorze heures, jusqu’à sept heures, le matin suivant, on les laissait, sans les visiter, dans l’obscurité totale. Williams eut donc le temps de commettre un suicide. Les ressources, il est vrai, d’autres parts, n’étaient pas grandes. Il y avait une seule barre de fer, dans l’intention, autant que je me souvienne, d’y suspendre une lampe ; c’est là qu’il s’est pendu par ses bretelles. A quelle heure, on n’est pas sûr ; quelques personnes prétendent à minuit. Et dans ce cas, à l’heure précise où, quatorze jours plus tôt, il avait répandu la terreur et la désolation dans la famille paisible du pauvre Marr, il était contraint lui-même de boire à la même coupe présentée à ses lèvres par les mêmes mains maudites.
Le cas des Mac-Kean auquel j’ai fait une allusion spéciale, mérite aussi d’être brièvement narré pour le pittoresque terrible de deux ou trois de ses détails. La scène de cet assassinat est une auberge de la campagne, à quelques milles, je crois, de Manchester. C’est de la situation avantageuse de cette auberge que provenait la tentation double de l’affaire. En règle générale, une auberge implique, nécessairement, une ceinture étroite de voisins, ce qui est la raison originelle de l’ouverture d’un semblable établissement. Mais, en le cas présent, c’était une unique maison isolée, de sorte qu’il n’y avait pas à redouter d’être interrompu par des gens habitant à la portée des cris, et pourtant, d’autre part, le pays, aux alentours, était éminemment populeux. Aussi une société de secours avait établi son local de réunion hebdomadaire dans cette auberge, et on y laissait les sommes accumulées en dépôt dans la salle de réunion, sous la garde de l’aubergiste. Ces fonds montaient souvent à un total considérable, cinquante ou soixante-dix livres sterling avant qu’on les transférât entre les mains d’un banquier. Ici donc était un trésor digne de quelque risque, dans une situation vraiment incomparable.
Ces détails attrayants étaient par hasard, venus à la connaissance de l’un des Mac-Kean, ou de tous les deux, et cela, par malheur, à un moment où ils se trouvaient dans la plus écrasante misère. Ils étaient colporteurs, et jusqu’aux derniers temps, ils s’étaient montrés de mœurs très respectables ; un désastre commercial les avait conduits à la ruine totale, et leurs capitaux réunis y avaient été engloutis jusqu’au dernier shilling. Ce revers soudain avait fait d’eux des désespérés ; leur petit bien avait été englouti par une grande catastrophe sociale, et ils regardaient la société comme coupable à leur égard de vol. En prélevant leur proie sur la société, ils se considéraient donc comme exerçant un farouche droit naturel de représailles. Les fonds auxquels ils prétendaient, prenaient à leurs yeux l’aspect de fonds publics, puisque c’était le produit de plusieurs souscriptions particulières. Ils oubliaient, néanmoins, que pour les actes criminels que, trop certainement, ils méditaient en tant que préliminaires à leur vol, il ne leur serait pas possible de plaider un semblable précédent social imaginaire. A prendre à parti une famille qui paraissait tout à fait dénuée de secours si tout se faisait avec facilité, ils comptaient entièrement sur leur propre force corporelle.
C’étaient de jeunes hommes robustes, âgés de 28 à 32 ans ; d’une taille un peu au-dessous de la moyenne, mais bâtis carrément, la poitrine solide, les épaules larges, conformés avec tant de beauté en ce qui regarde la proportion des membres et des articulations que, après leur exécution, leurs corps ont été, en secret, montrés par les chirurgiens de l’Infirmerie de Manchester, comme des objets intéressants pour l’art statuaire.
De son côté, la maison qu’ils se proposaient d’attaquer se composait des quatre personnes suivantes :
1. L’aubergiste, un fermier solide ; — aussi projetaient-ils de le mettre hors de combat à l’aide d’un artifice introduit depuis peu, en ce temps-là, chez les voleurs : on l’appelait hocussing, ce qui veut dire empoisonner de laudanum la boisson de la victime, subrepticement ;
2. La femme de l’aubergiste ;
3. Une jeune servante ;
4. Un enfant de douze à quatorze ans.