C’était, en effet, quelque chose d’à moitié inexplicable que l’interprétation instantanée de la clameur grossissante selon son sens véritable. L’implacable rumeur de vengeance, cet accord sublime dans un tel quartier ne pouvait viser que le seul démon dont la pensée pendant douze jours entiers avait nourri et tyrannisé le cœur du public. Toutes les portes, toutes les fenêtres du voisinage se trouvèrent ouvertes, comme sur un mot d’ordre ; des foules de gens, trop impatients pour atteindre à des voies de sortie naturelles, sautèrent par les fenêtres, au rez-de-chaussée ; des malades se levèrent de leurs lits ; et même quelque part, comme pour vivifier expressément l’image de Shelley (aux vers 4, 5, 6, 7), un homme dont la mort était attendue depuis quelques jours et qui réellement mourut le lendemain, se leva, s’arma d’une épée et descendit en chemise dans la rue. La chance était bonne, la foule ne l’ignorait pas, de surprendre le chien féroce au plein milieu de son carnaval et de son orgie de sang, au centre même de la boucherie. Un moment, la foule fut trompée par sa multitude même et par sa furie. Mais cette furie se pliait encore à la voix d’une autorité. De toute évidence la massive porte d’entrée devait être enfoncée, puisque à l’intérieur, pour coopérer à cet effort, il n’y avait plus d’être vivants, à la seule exception d’un jeune enfant. Des pinces, placées avec adresse, en une minute rejetèrent la porte hors de ses gonds, et la foule entra comme un torrent. La fermentation, l’irritation de la colère qui la dévorait, on peut le deviner, quand un homme important de l’endroit lui signifia de s’arrêter et de faire le silence absolu. Dans l’espoir de recevoir une communication utile, la foule devint silencieuse, « Écoutez donc, dit l’homme autorisé, et nous saurons s’il est en haut ou en bas. »

Tout de suite on entendit un fracas, comme si quelqu’un avait enfoncé une fenêtre, et le bruit venait nettement d’une chambre du haut. Oui, la chose apparaissait très claire, l’assassin était dans la maison à cet instant même, il avait été pris au piège. Il ne s’était pas familiarisé avec les détails de la maison de Williamson, et, selon toute apparence, il s’était trouvé emprisonné dans une des chambres du haut. La foule s’y rua donc avec impétuosité. On en trouva la porte légèrement fixée ; et, quand elle fut forcée, l’enfoncement de la fenêtre, tant de la vitre que du châssis, annonça que le misérable avait échappé.

Il avait sauté ; plusieurs personnes dans la multitude, ardentes de la fureur publique, sautèrent derrière lui. Ces personnes ne s’étaient pas préoccupées de la nature du sol, et, à présent, en en faisant l’examen à la lueur de torches, elles se rendirent compte que c’était un plan incliné, une levée d’argile, très humide et collante. Les traces des pas de l’homme étaient profondément imprimées dans l’argile, et, par conséquent, elles furent aisément relevées jusqu’au sommet de la levée ; mais on s’aperçut tout à la fois que la poursuite serait inutile, à cause de la densité du brouillard. A deux pas, un homme se dérobait entièrement à toute possibilité de l’identifier ; et, si on le joignait, on n’aurait pu s’aventurer à prétendre que c’était bien le même qu’on venait de perdre de vue. Jamais, dans le cours d’un siècle tout entier, on n’aurait pu espérer une nuit plus propice pour un criminel en fuite. Des moyens de se déguiser, Williams en avait maintenant à l’excès ; et les repaires étaient innombrables, dans le voisinage du fleuve, qui pourraient le mettre, pendant des années, à l’abri des investigations importunes.

Mais les faveurs sont offertes en pure perte à des insouciants et à des ingrats. Cette nuit, le moment de décider se présenta à lui en vue de toute sa carrière future, Williams prit la décision funeste ; car, par pure indolence, il prit la décision de rentrer dans son vieux logement — le lieu que, de l’Angleterre entière, il avait alors le plus de raisons pour éviter.

Pendant ce temps, la foule avait exploré de fond en comble la demeure de Williamson. La première recherche fut celle de la jeune petite fille. Williams, à coup sûr était allé dans sa chambre, mais c’est apparemment dans cette chambre que la clameur soudaine de la rue l’avait surpris ; alors son attention s’était toute entière attachée aux fenêtres, parce que par elles seules une retraite lui restait ouverte. Et même cette retraite, il ne l’a due qu’au brouillard, à la confusion du moment, à la difficulté d’approcher de la maison par derrière. La fillette était naturellement inquiète de cette affluence d’étrangers à pareille heure, mais, quant au reste, grâce aux précautions humaines des voisins, elle fut préservée de connaître, tout entiers, les événements effroyables qui avaient eu lieu pendant qu’elle dormait.

Le pauvre grand-père manquait toujours, jusqu’à ce que la foule descendît à la cave. On le trouva alors étendu de son long sur le sol de la cave. Probablement, il avait été précipité du haut de l’escalier, et, avec une telle violence, que l’une des jambes était cassée. Après l’avoir de la sorte mis hors de combat, Williams était descendu vers lui et lui avait coupé la gorge.

On a beaucoup discuté, à cette époque, dans quelques-unes des feuilles publiques, sur la difficulté de concilier ces incidents avec les autres particularités de l’affaire, si l’on suppose qu’un seul homme s’en soit mêlé. Qu’un seul homme s’en soit mêlé, cela paraît bien certain. On n’en avait vu, on n’en avait entendu qu’un seul chez Marr ; un seul, et, sans nul doute possible, le même homme avait été vu par le jeune ouvrier dans le salon de Mme Williamson, et un seul était dénoncé par les empreintes de ses pas sur la levée d’argile. Sans doute, voici la marche qu’il avait suivie : il s’était introduit chez Williamson en lui commandant de la bière. Cette commande obligeait le vieillard de descendre à la cave ; Williams aura attendu qu’il y fût arrivé ; et alors il aura frappé et clos la porte de la violente façon que j’ai dite. Williamson sera remonté avec inquiétude en entendant ce bruit violent. L’assassin se doutant qu’il en serait ainsi, l’avait rencontré, sans doute, au haut de l’escalier de la cave et jeté en bas ; après quoi, il sera descendu pour achever le meurtre à sa manière ordinaire. Tout cela aura pris une minute ou une minute et demie, de façon à correspondre à l’intervalle écoulé entre le bruit alarmant de la porte d’entrée qu’avait entendu l’ouvrier, et l’exclamation lamentable de la servante. Il est évident aussi que la raison pour laquelle aucune espèce de cri ne s’est élevé des lèvres de Mme Williamson, provient de la position des personnes telle que je l’ai esquissée. Venu par derrière Mme Williamson, invisible par conséquent, et elle ne l’entendait pas non plus à cause de sa surdité, l’assassin l’aura frappée et lui aura entièrement aboli toute conscience, avant qu’elle ait pu s’apercevoir de sa présence. Quant à la servante, elle devait forcément être le témoin de l’attaque contre sa maîtresse, l’assassin ne pouvait obtenir sur elle les mêmes avantages complets ; elle eut donc le temps de pousser un cri d’agonie.


J’ai mentionné que, durant presque une quinzaine, on n’avait pas même soupçonné quel était le meurtrier des Marr ; je voulais dire que, jusqu’au meurtre de Williamson, aucun vestige, aucune base de suspicion, dans un sens quelconque, ne s’était présenté au public, en général, non plus qu’à la police. Mais il y avait à cet état d’ignorance absolue deux exceptions tout à fait restreintes. Certains magistrats avaient en leur possession une chose qui, à l’examiner de près, offrait un moyen possible de retrouver la trace du criminel. Pourtant jusque-là, ils n’avaient pas retrouvé sa trace. Jusqu’au matin du vendredi qui suivit la destruction de Williamson, ils n’avaient pas rendu public ce fait important, que sur le maillet de charpentier de navire (à l’aide duquel, en ce qui regarde son procédé d’étourdir ou de désemparer, les meurtres avaient été consommés), se trouvaient marquées les lettres « J. P. ». Ce maillet, par une étrange distraction de l’assassin, avait été laissé dans la boutique de Marr ; et c’est un fait intéressant, que, par conséquent, si le misérable avait été surpris par le courageux prêteur sur gages, il se serait trouvé virtuellement désarmé. La notification au public de ce détail fut faite officiellement le vendredi, c’est-à-dire treize jours après le premier assassinat. Elle fut suivie sur-le-champ, comme on verra, du résultat le plus important.

En même temps, dans le secret d’une unique chambre à coucher de Londres entier, Williams, c’est un fait, avait été à voix basse l’objet de soupçons très graves dès l’abord, c’est-à-dire à l’heure même où se révélait la tragédie de chez Marr. Et il est singulier que ce soupçon provînt entièrement de sa propre folie. Williams logeait, en compagnie d’autres hommes appartenant à différentes nations, à l’auberge. Dans un grand dortoir y étaient placés cinq ou six lits. Ils étaient occupés par des artisans, la plupart, d’un caractère honorable. Il y avait là un ou deux Anglais, un ou deux Écossais, trois ou quatre Allemands et Williams, dont le lieu de naissance n’est pas connu avec certitude. La nuit du fatal samedi, vers une heure et demie, en revenant de son labeur épouvantable, Williams avait bien trouvé ses compagnons Anglais et Écossais endormis, mais les Allemands veillaient ; un d’eux, assis, une bougie à la main, faisait aux deux autres une lecture à voix haute. A cette vue, Williams, d’un ton courroucé et péremptoire, dit : « Oh ! soufflez donc la bougie, soufflez-la tout de suite ; nous serons tous brûlés dans nos lits. » Si les compagnons britanniques de la chambrée avaient été éveillés, M. Williams aurait suscité une protestation révoltée par l’arrogance de cet ordre. Mais les Allemands sont, d’ordinaire, d’un tempérament doux et facile et, ceux-là, complaisants, éteignirent la lumière. Pourtant, comme il n’y avait pas de rideaux, les Allemands remarquèrent qu’il n’y avait pas, en réalité, le moindre danger ; car des draps de lit, amassés l’un sur l’autre, ne peuvent pas brûler plus que les feuilles d’un livre fermé. En leur particulier, les Allemands en tirèrent donc la conclusion qu’il fallait que M. Williams eût un motif urgent de dérober à toute observation sa personne et son vêtement. Quel pouvait être ce motif ? La nouvelle répandue le lendemain dans tout Londres et, par conséquent, en la présente maison, distante de la boutique de Marr de moins de deux furlongs[62], fit apparaître ce motif terriblement évident, et, on le conçoit, le soupçon fut communiqué aux autres hôtes du dortoir. Mais tous, ils savaient, par contre, le péril pénal attaché par la loi anglaise à des insinuations contre un homme, même si elles se trouvent vraies, quand elles ne peuvent pas s’appuyer sur une preuve. En vérité, pour peu que Williams eût pris les précautions les plus élémentaires, pour peu qu’il fût descendu simplement jusqu’à la Tamise, éloignée de moins d’un jet de pierre, et qu’il eût jeté deux pièces de son attirail à la rivière, aucune preuve concluante n’aurait pu être produite contre lui. Ainsi il aurait pu réaliser le plan de Courvoisier, l’assassin de lord William Russell, de trouver la subsistance de chaque mois séparément, dans un assassinat distinct et bien préparé. Néanmoins, les compagnons du dortoir étaient convaincus pour eux-mêmes, mais ils attendaient des indices qui pussent convaincre autrui. A peine donc l’avis officiel fut-il publié au sujet des initiales du maillet J. P., tous les hommes de la maison se rappelèrent à la fois les initiales bien connues d’un honnête charpentier de vaisseau norwégien, John Petersen, qui avait travaillé dans les docks anglais jusqu’en la présente année, et qui, ayant l’occasion de revoir son pays natal, avait laissé sa boîte d’outils dans les galetas de l’auberge. Ces galetas furent donc explorés. Le coffre à outils de Petersen fut trouvé, mais le maillet manquait, puis, à un examen plus approfondi, on fit une autre découverte écrasante. Le chirurgien qui avait examiné les cadavres chez Williamson avait émis l’opinion que les gorges n’avaient pas été coupées au moyen d’un rasoir, mais au moyen d’un outil d’une forme différente. On se souvint alors que Williams avait récemment emprunté un grand couteau français d’une forme toute spéciale et, là-dessus, d’un tas de vieilleries et de chiffons, on retira bientôt un gilet que toute la maison eût juré avoir vu porter à Williams récemment. Dans ce gilet, collé à la doublure de la poche par du sang figé, on trouva le couteau français. Enfin, tous les gens de l’auberge, savaient fort bien que Williams portait d’ordinaire, depuis quelque temps, une paire de bottines qui craquaient et un pardessus brun doublé de soie. De plus, beaucoup d’autres présomptions qui semblaient à peine utiles.