Malebranche, vous l’apprendrez avec plaisir, a été assassiné. L’homme qui l’assassina est bien connu : c’est l’évêque Berkeley. L’histoire est notoire, bien que jusqu’ici on ne l’ait pas mise en pleine lumière. Berkeley, jeune homme, alla à Paris et visita le Père Malebranche[32]. Il le trouva dans sa cellule, qui faisait la cuisine[33]. Les cuisiniers ont toujours été un genus irritabile, les auteurs plus encore ; Malebranche était l’un et l’autre. Une discussion s’éleva. Le vieux père, déjà chaud, devint plus chaud ; l’irritation culinaire et l’irritation métaphysique s’unirent à lui déranger le foie. Il se mit au lit, et mourut. Telle est la version ordinaire de l’histoire, « ainsi le Danemark entier est abusé ». Le fait est que la chose fut atténuée par considération pour Berkeley, qui (Pope l’observe justement) avait « toutes les vertus sous le ciel ». Mais on n’ignorait pas que Berkeley, piqué par l’irritabilité du vieux Français, s’était mesuré avec lui ; une culbute en était résultée ; Malebranche toucha le parquet au premier tour. Toute conception lui fut entièrement enlevée, et il allait peut-être se rendre ; mais le sang de Berkeley était désormais excité, et il insista pour que le vieux Français rétractât sa doctrine des Causes Occasionnelles. Mais la vanité de l’homme était trop grande ; et il tomba en holocauste à l’impétuosité de la jeunesse irlandaise, combinée avec sa propre obstination absurde.

Leibnitz étant de toute façon supérieur à Malebranche, on pourrait, a fortiori, compter qu’il a été assassiné ; mais, à la vérité, il n’en est rien. Je crois qu’il a été très aigri de cette négligence, et qu’il se sentit outragé par la sécurité dans laquelle il a passé ses jours. Je ne saurais expliquer autrement sa conduite vers la fin de sa vie, alors qu’il se mit à devenir très avare, et à entasser de grandes sommes d’or qu’il gardait dans sa maison. C’était à Vienne, où il est mort. Et des lettres existent encore qui décrivent l’incommensurable inquiétude de sa gorge où il vivait. Ainsi son ambition d’être l’objet d’un attentat n’était point, du moins, assez grande pour qu’il en oubliât le danger. Un défunt pédagogue, de la manufacture de Birmingham, le docteur Parr, suivait une marche plus égoïste dans les mêmes circonstances. Il avait amassé une quantité considérable de vaisselle d’or et d’argent, qu’il déposa quelque temps dans la chambre à coucher de son presbytère, à Hatton. Mais de jour en jour plus effrayé d’être tué, ce qu’il savait qu’il ne pourrait supporter (et jamais d’ailleurs, il n’y eut la moindre prétention), il transféra le tout chez le forgeron de Hatton ; supposant, sans doute, que l’assassinat d’un forgeron serait plus léger au salus reipublicae que celui d’un pédagogue. Pourtant j’ai entendu mettre cela fortement en doute, et l’on convient en général, maintenant, qu’un bon fer à cheval vaut environ deux sermons de l’Hôpital et un quart[34].

Si de Leibnitz, bien que non assassiné, on peut dire qu’il est mort en partie de sa peur d’être assassiné, et en partie de la contrariété de ne l’avoir pas été, Kant, de son côté, qui n’a manifesté aucune ambition de ce genre, échappa à un meurtrier de plus près que tout autre homme dont nous ayons lu la vie, Descartes excepté. Tant la fortune répand absurdement ses faveurs !

La chose est racontée, je crois, dans une vie anonyme de ce très grand homme. Par raison de santé, Kant s’imposait, à une certaine époque, une promenade de six milles le long d’une grande route. Ce fait était connu d’un homme qui avait ses raisons particulières pour commettre un assassinat ; à trois bornes de Königsberg, il guetta son « prétendu » qui arrivait juste à l’heure aussi exactement qu’une malle-poste. Sans un accident, Kant était un homme mort. Cet accident, ce fut la scrupuleuse, ou, comme l’eût appelée Mrs Quickly, la sotte moralité de l’assassin. Un vieux professeur, s’imaginait-il, pouvait être chargé de péchés, et non un jeune enfant. Sur cette considération, il se détourna de Kant au moment critique, et tout aussitôt il assassina un enfant de cinq ans. Telle est la version allemande de l’incident, mais mon opinion est que le meurtrier était un amateur, et qu’il sentit combien peu serait profitable à la cause du bon goût le meurtre d’un vieux, aride et consumé métaphysicien : il n’y avait là nul motif de se montrer, car l’homme n’aurait pu paraître plus semblable à une momie, une fois mort, qu’il ne l’était, vivant.

Ainsi, Messieurs, j’ai retracé les rapports de la philosophie et de notre art, si bien que je me trouve parvenu à notre siècle. Je ne prendrai pas la peine de le caractériser autrement que celui qui l’a précédé, car ils n’ont, en fait, aucun caractère distinctif. Le dix-septième et le dix-huitième siècles, joints à tout ce que nous avons vu du dix-neuvième, forment ensemble l’âge d’Auguste du meurtre.

Le plus bel ouvrage du dix-septième siècle est sans conteste l’assassinat de Sir Edmundbury Godfrey[35] — lequel a toute mon approbation. Au point de vue important du mystère qui doit, d’une manière ou d’une autre, colorer toute tentative d’assassinat judicieuse, il est excellent, le mystère n’en est pas encore dissipé.

On a essayé de mettre ce meurtre sur le dos des papistes, mais ce serait lui faire tort, de même qu’à des Corrège bien connus ont fait tort les nettoyeurs professionnels de tableaux ; ce serait même le perdre en la classe apocryphe des simples meurtres politiques ou de partisans, auxquels manque tout à fait l’animus meurtrier, et je supplie la société de réprouver cette manière de voir. En fait, cette idée est tout à fait sans fondement, et n’a surgi que du plus pur fanatisme protestant.

Sir Edmundbury ne s’était pas distingué parmi les magistrats de Londres par sa sévérité à l’égard des papistes, ni en favorisant les tentatives des fanatiques, dans le but de renforcer les lois pénales contre les individus. Il n’avait pas armé contre lui l’animosité d’une secte religieuse quelle qu’elle fût. Et, pour ce qui est des coulures de bougie sur les vêtements du cadavre lorsqu’on vint à le découvrir dans un fossé (d’où l’on inféra, dans ce temps-là, que les prêtres attachés à la papiste chapelle de la Reine étaient intéressés dans le meurtre), c’est simplement un artifice frauduleux imaginé par ceux qui souhaitaient de fixer les soupçons sur les papistes, ou même toute cette allégation — les coulures de la cire avec le motif suggéré de ces coulures — peut bien n’être qu’une bourde ou un conte de l’évêque Burnet. Celui-ci, comme le disait couramment la duchesse de Portsmouth, est le seul grand maître du dix-septième siècle en l’art de faire des contes et des romans.

Cependant on peut observer que le nombre des assassinats n’était pas grand au siècle de Sir Emundbury, du moins chez nos artistes, et il faut peut-être l’attribuer au manque de patronage éclairé. Sint Mæcenates, non deerunt, Flacce, Marones. Si l’on consulte les Observations sur les Tables de Mortalité, de Grant (4e édition, Oxford 1665) on trouve que sur 229.250 personnes mortes à Londres dans une période de 20 années du dix-septième siècle, il n’y en pas eu plus de quatre-vingt-dix assassinées, c’est-à-dire par an, environ quatre et trois dixièmes.

Bien petit chiffre, Messieurs, pour fonder dessus une académie, et, certes, où la quantité est si mesquine, avons-nous le droit de nous attendre à une qualité de premier ordre.