— Vous ne la jugez pas inférieure à ce qu’il a fait de vraiment bon ?
— Employons d’autres termes. On ne peut jamais dire en parlant de Léopold : Il a fait quelque chose de vraiment bon. Il faut porter sur lui un autre jugement… peut-être plus flatteur. C’est un homme inégal. Il vous fait entrevoir de très belles choses… On le suit… Puis, il vous déçoit tout à coup, si bien qu’on reste à se demander : Est-ce qu’il a vraiment vu lui-même les belles choses que j’ai aperçues ?… Dans sa pièce d’hier… — je vous dis ça entre nous, mon vieux, et il est bien entendu que ça ne sortira pas de nous deux — dans sa pièce d’hier il y a quelques petits « lapins » de ce genre. Notez que cette critique-là ne vise que la valeur d’art de la pièce. Vous la ferez sans doute comme, moi, je l’ai faite. Mais ce sont des choses qui échappent au public, et il se peut que ça marche très bien.
— En somme, vous n’êtes pas sûr que ça marche ?
— Rien n’est sûr, je vous le répète…
— Mais encore ?
— Écoutez, puisque j’ai commencé à vous dire un petit peu de mon impression, je veux vous la dévoiler entière. Mais, n’est-ce pas ? ça ne doit pas sortir d’entre nous ?
— Vous pensez !…
— Hé bien ! j’ai été déçu, très déçu… Pour tout dire, ça n’est pas du bon Léopold. Je dis : du bon Léopold, parce qu’il y a des personnes qui ont adopté cette expression. Elles prétendent que tout ce qu’il écrit est très « signé… » Ce n’est pas mon avis… Je trouve au contraire que Léopold a d’autres qualités, mais qu’il ne faut pas dire de lui avant tout qu’il est personnel et original. Par exemple, le bougre ! il a tout le talent que peut avoir un homme sans personnalité. Il a fait un petit acte… je ne sais pas si vous le connaissez… un petit acte qui a été joué dans un cercle… C’est certainement ce qu’il a écrit de meilleur. C’est dosé, c’est équilibré. C’est d’une économie parfaite… Ah ! si la pièce d’hier était du tonneau de cet acte ! Mais précisément, je n’y retrouve pas ces qualités d’éclat, de brillant, qui ont ébloui certaines gens, et leur ont fait croire à de la personnalité chez Léopold. Il semble qu’il y ait dans cette dernière pièce comme un parti pris de dialogue terne. Il avait sans doute ses raisons pour cela… Je ne crois pas que ce soit par impuissance… Il est possible qu’il ait voulu donner plus de valeur à ses coups de théâtre… Je comprends cela, mais à condition que les coups de théâtre en question produisent leur plein effet… Et ce n’est peut-être pas ce qui se passera…
— Alors ce serait… la fâcheuse aventure ?
— Elle est toujours à craindre. Mais ce qui me rassure un peu, c’est le crédit énorme que Léopold a chez le public, et chez le public de la générale. Je ne sais pas… mais il exerce sur eux une sorte de fascination… C’est pour ça que sa nouvelle pièce peut marcher. Bien que, cette fois-ci, il leur en demande un peu trop… Ah ! si c’était la pièce d’un autre, ce ne serait pas le même tabac… Je serais à peu près sûr du four.