— C’est vraiment si mauvais que cela ?

— … Vous allez tout de suite aux extrêmes. Ce n’est pas mauvais. C’est terne. Moi, ça ne m’ennuie pas ; mais il y a des gens qui trouveront la chose un peu sévère… Quant aux scènes à effet de la pièce, il se peut qu’elles portent… C’est la bouteille à l’encre. Je n’ai pu en juger, moi, dans une salle aux trois quarts vide, où quelques amis applaudissaient bruyamment…

— En somme, le résultat est très incertain ?

— C’est incertain. Et je me priverais bien d’y aller demain soir ! Mais c’est un devoir d’amitié. La pièce a besoin, fichtre ! d’être soutenue ! Et Léopold compte sur moi… Il court un grand péril. Si ça ne marche pas, ce sera très grave pour lui… A demain ! Et surtout, n’est-ce pas ? je n’ai pas besoin de vous demander le silence sur ce que je vous ai dit… C’est sacré…

— Soyez tranquille. D’ailleurs, j’étais un peu au courant. Vous avez rencontré Christophe ce matin, et il m’a dit sous le sceau du secret ce que vous lui aviez raconté…

— … Il vous a dit ?… Oui, je lui avais donné mon impression… Mais Christophe est un homme sûr, aussi sûr que vous. A demain !

II

— Hé bien ! Vous êtes content ? Votre ami Léopold a eu un triomphe ?

— Croyez-vous ! C’est extraordinaire ! Je n’ai jamais vu une salle aussi affolée ! Ah ! je suis bien content !… C’est-à-dire que j’en suis bien content pour le moment. Mais j’y ai réfléchi depuis hier. Et je me demande si ça n’est pas un peu dangereux pour Léopold. Il aurait tout de même eu besoin, je ne dis pas d’un insuccès, mais d’une petite résistance, qui lui aurait fait dresser l’oreille. Au lieu de ça, on lui passe tout ! Ah ! l’état d’âme de ce public ! Je suis content que ce soit un ami qui en profite… Mais c’est une chose bien funeste aux auteurs, et bien néfaste pour les progrès de notre théâtre ! Je vous avoue que, pour ma part, je me sens un peu découragé. A quoi bon faire un effort d’art ! La question n’est pas là : ils vous encaisseront ou ne vous encaisseront pas… Allons, ne pensons plus à cela ! Disons-nous que c’est le printemps, et que la pluie va cesser. Et il fera bon au Bois cet après-midi. Peut-être même irai-je passer quelques jours à la campagne. Je me sens claqué… J’ai besoin de repos, d’air pur… Et surtout je veux fuir Paris… Au revoir !

— Au revoir !