Plus tard, à Paris, j’ai assisté, au Châtelet, à des féeries. Et c’était vraiment une belle et glorieuse journée, grâce au domestique du Prince Charmant, et aussi au roi, presque aussi bon que le domestique. J’étais aussi très flatté, parce que j’avais lu sur un plan de Paris que le Châtelet, avec ses trois mille six cents places, était, de beaucoup, le plus grand théâtre.

Je n’ai jamais coupé, pas plus que mes petits camarades, dans les trucs des féeries. On voyait trop la trappe. Et d’ailleurs, le surnaturel m’eût fait peur, et je n’étais pas là pour avoir peur !

En somme, je me suis amusé bien franchement au théâtre jusqu’au jour où j’ai commencé à échanger des impressions avec mes petits amis. Alors, j’ai été fort influencé par leurs réticences. J’ai fini très rapidement par adopter l’avis des gens, et ce n’est que bien plus tard que j’ai commencé à le discuter. (Il m’a fallu, pour cela, devenir un auteur dramatique.)


Mes débuts de spectateur furent suivis à un très court intervalle, de mes débuts d’acteur, et je dirai même d’auteur, car les pièces que nous jouions étaient improvisées par nous-mêmes. La difficulté se compliquait, en apparence, de la nécessité d’introduire dans le dialogue une syllabe de charade. Mais, au fond, c’était cette syllabe même qui nous fournissait l’idée de notre sujet.

Les acteurs, au nombre de trois, s’entendaient, avant d’entrer en scène, sur un bref scénario.

Les spectateurs étaient au nombre d’un, comme le roi Louis de Bavière. C’était à ce spectateur de cinq ans que nous infligions une tâche d’Œdipe, un peu prématurée. De sorte que son plaisir était gâté par un travail intellectuel ; il nous écoutait avec effort, tels les bons critiques d’il y a quinze ans cherchaient péniblement, dans les pièces scandinaves, le sens d’un symbole.

Je me suis longtemps demandé pourquoi les tailleurs, en fabriquant les costumes, doublaient les manches d’une étoffe de couleur, et non pas noire comme la doublure du dos. Mais c’est évidemment pour permettre aux petits garçons d’avoir un costume plus pittoresque, quand ils mettent leur veste à l’envers.

Grâce aux tabliers blancs des femmes de chambre, on pouvait donner en un instant à un personnage une psychologie et un rang social bien spéciaux. Quelquefois, on mettait la main sur un châle de l’Inde, ou sur une carpette. Les plumeaux aussi étaient très utiles. La découverte d’un plumeau suffisait à orienter nos idées vers un pittoresque de Pampas, de Mississipi ou de Montagnes Rocheuses. Nous confondions dans un même amour d’exotisme l’Amérique du Sud et l’Amérique du Nord. De même, les jours où nous avions la chance de capturer une fourrure où un boa de plumes, nos pièces s’agrémentaient d’une zoologie paradoxale. Le boa de plumes ou le boa de poil deviennent, en effet, des animaux étranges aussitôt qu’on les suppose vivants…