« On a un jeu très faible, d’abord. On écarte trois cartes sur cinq. On vous en donne trois autres, qui augmentent admirablement votre jeu. C’est ce qu’on appelle une rentrée…

« Rappelle-toi Le Bossu. Lagardère, entouré de spadassins, dans les fossés de Caylus, est sur le point de succomber, quand Cocardasse et Passepoil viennent combattre à ses côtés, et lui fournissent la « rentrée » considérable, qui améliore son jeu…

« … Le poker, je te le dis, est un exercice d’une utilité morale et intellectuelle incontestable… Tu souris, imbécile !… Tu te figures que je te dis des blagues… Va donc travailler ; tu n’es bon qu’à ça !

« Le poker est quelque chose de si emballant, vois-tu, que je n’y joue plus… Non, je jure que je n’y joue plus. Ça m’absorbe trop. Je suis conquis : je suis une proie. Je ne veux pas être une proie… Je vais me coucher. Il faut que je me réveille avant midi, afin de téléphoner à un de mes amis qui n’est chez lui qu’à l’heure du déjeuner. C’est lui qui nous manque pour la partie de ce soir… Au revoir, mon vieux… »

J’avais déjà tourné le coin de la rue, quand j’entendis la voix de Gédéon. Il courait derrière moi, me rappelait.

Arrivé près de moi, il me regarda avec attendrissement.

— Vois-tu, me dit-il, nous vivons à une époque de décadence…

— Qu’est-ce qui te fait croire ça ?

— Il y a toujours eu des joueurs aussi acharnés que moi. Seulement, ils ne sentaient pas comme moi la nécessité de justifier leurs passions. Ils prenaient leur parti de leur débauche. Tandis que moi, j’essaie de la réhabiliter, et j’encombre l’humanité des sophismes les plus graves… Oui, mon vieux, c’est comme ça. Pour me justifier, je justifie le Vice… Tu entends, je justifie le Vice ! C’est beaucoup plus grave que de jouer… Au lieu de faire la part du feu, je brûle toute la maison, et je m’écrie : Ce feu est glorieux et magnifique ! Tiens, tu devrais faire une pièce là-dessus. Tu l’appellerais : La Part du Vice.

— J’y travaille.