— Tu es fou ! J’avoue que je sais jouer le bridge. Je joue au bridge quand je n’ai pas de poker. Mais le bridge est un jeu de cartes. C’est même un jeu de hasard, comme l’a dit sans paradoxe un de mes partenaires de ce soir… Tandis que le poker est un jeu d’âmes ! Les cartes, au poker, ne sont qu’un prétexte… Je bénis cependant l’invention du bridge, parce qu’elle a débarrassé nos tables rondes de ces joueurs de poker à la manque, qui n’étaient pas dignes d’y figurer. Maintenant les pokéristes forment une élite de vrais amateurs. Il n’est resté en présence que de fines lames. Les parties sont plus rares, mais ce sont de beaux combats… Asseyons-nous sur ce banc.

— Mon travail me réclame…

— Tu travailles aussi bien avec moi. Tout ce que je te dis, je t’en fais cadeau. Je suis un peu exalté. Ne fais pas attention. J’ai un peu bu en jouant. J’ai bu sans m’en apercevoir… Alors, je suis exalté… Vois-tu, ce que tu devrais demander, dans Comœdia, c’est qu’on installe, au Conservatoire, des classes de poker, de bridge, si tu veux, ou de manille, afin que les artistes en tournée soient à la hauteur quand ils joueront dans les cafés. Moi, je n’ai pas d’enfants ; mais je tiens à répéter que quand j’aurai des enfants, je leur apprendrai à jouer au poker dès leurs plus jeunes années, pour qu’ils puissent se défendre au moment où ils auront l’âge de jouer, pour qu’ils puissent, comme on dit, sortir sans leur bonne…

« … Et puis, vois-tu, rien n’émancipe un homme autant que le jeu. Comme, dès que l’on a un peu joué, on se sent moins esclave de l’argent ! On perd cette parcimonie timide qui nous paralyse, qui nous fait gâcher tant de temps en hésitations, cette peur enfantine de laisser tomber quelques sous, de payer un objet trop cher… On se dit désormais que le temps qu’on use à marchander est trop peu payé par le rabais qu’on obtient.

« L’habitude du jeu fait de nous des hommes d’affaires courageux.

« S’il n’y avait pas de joueurs, que l’humanité serait basse et stagnante !

« … Le poker, entre tous les jeux, est un éducateur merveilleux. Nul jeu ne nous apprend mieux le courage. Nul jeu ne nous habitue mieux aux décisions promptes. Il nous enseigne le danger de la confiance excessive, quand nous nous laissons bluffer, et le péril tout aussi grave de la défiance exagérée, lorsque, croyant à un bluff, nous fonçons sur le bluffeur, et nous nous heurtons à un jeu supérieur.

« Les dramaturges aiment le poker. Car, en principe, les dramaturges sont ce qu’on appelle un bon public. S’ils sont quelquefois « mauvais public », c’est pour des raisons extérieures… Quand, par exemple, la pièce qu’ils écoutent est l’ouvrage d’un autre dramaturge. Mais naturellement, les auteurs dramatiques aiment le théâtre. Or, le poker nous fournit des émotions analogues à celles que nous éprouvons au spectacle d’un beau drame.

« … Imagine un vieux château habité par une riche héritière et de vieux domestiques. Une bande de malandrins, supposant que ce château est mal défendu, se préparent à l’attaquer. Mais la riche héritière fait mettre à toutes les fenêtres les vieux fusils des panoplies. On en fait partir quelques-uns, qui font un bruit redoutable. Les malandrins, impressionnés, battent en retraite… Ils ont été « bluffés »…

« … A l’acte suivant, ils se sont aperçus de leur erreur. Ils se disposent donc à attaquer le château. Mais celui-ci, depuis le premier assaut, s’est garni d’une troupe respectable d’hommes d’armes. Les assaillants sont repoussés avec perte. C’est ce qu’on appelle, au poker, le faux bluff. L’adversaire fonce sur un fragile obstacle qui se trouve être aussi dur qu’un « réverbère ».