C’était mon ami Gédéon qui parlait derrière moi.
— Comme ce matin est exquis ! Mais, ajouta-t-il, il est exquis pour moi, et pas pour toi…
— Pourquoi ça ?
— Parce que toi, tu viens de te lever, tu es encore effaré de sommeil, tu es tout bouffi, tes idées sont dans la brume. Moi, je jouis bien mieux de l’aube, car je ne me suis pas couché…
« … Je viens, mon ami, de terminer une partie de poker, commencée hier à neuf heures du soir. Que dis-je hier ?… Commencée il y a cent ans. Un siècle de péripéties, d’espoirs, de déceptions, me sépare de ce que tu appelles hier !
— Tu as perdu ?…
— J’ai perdu. Mais je suis heureux comme un homme-oiseau dans l’air. Il me semble que le monde est à moi. Je retrouve, ce matin, la douce ingénuité de mon premier âge. Je n’ai pas, dans la tête, comme toi, quelques pauvres idées noyées d’ombre. Mes idées à moi sont abondantes et glorieuses de clarté ! Je crois sérieusement que je suis un demi-dieu, ce que seraient d’ailleurs tous les hommes si, de temps en temps, ils prolongeaient leurs veilles, non pas par nécessité, mais par plaisir. Quand l’homme s’abandonne au sommeil, il retombe à un rang de brute. La nuit obscurantiste le reprend chaque soir et l’annihile. Il faut qu’il recommence le lendemain à retrouver de l’audace, de la liberté, du génie ! Au bout de quinze heures de veille, il devient quelqu’un de puissant, de presque surhumain. Mais il s’endort, et tout est à reconquérir.
— Alors, tu vas te mettre à travailler ?
— Certainement, certainement… Mais auparavant, je vais revivre en pensée cette merveilleuse partie de poker que j’ai terminée tout à l’heure…
— Tu ne joues pas le bridge ?