« Alors, parce qu’on ne peut dénouer une pièce autrement que par complaisance, il faut renoncer à la faire. On se prive ainsi de beaucoup de sujets possibles. Les spectateurs ne veulent pas, désormais, qu’on plaque un dénouement cliché. Ils ne veulent pas, non plus, qu’on les laisse le bec en l’air, en baissant le rideau inopinément, comme il était de mode à une époque, au temps facile des « tranches de vie ».
« Ils ont peut-être raison. Mais si cette sévérité raisonnable avait déjà sévi il y a deux cent cinquante ans, beaucoup de chefs-d’œuvre comiques, étouffés, dès leur apparition, par l’ogre Public, ne seraient pas arrivés jusqu’à nous.
« Quelle sale générale, par exemple, que celle du Malade imaginaire ! Ce premier acte merveilleux eût fait un tort énorme à tout le reste. Après le deux, on se serait abordé dans les couloirs avec des hochements de tête : « Quel dommage !… C’était si bien parti !… Ça traîne, ça traîne… Oh ! moi, je pensais, après le un : il ne se soutiendra pas. »
« C’est vrai que Molière ne se soutenait pas toujours. Son génie l’emportait dès les premières scènes, et à toute allure. On sentait sa joie d’écrire et de créer de la vie. Mais, pour des hommes pareils, il y a un instant critique : c’est quand l’animal fougueux commence à baisser de pied, et qu’il faut le stimuler, employer les aides, qui sont la raison, l’intelligence, et toutes sortes de qualités que Molière possédait à un degré très haut, mais qui n’étaient plus les qualités de Molière même.
« C’est un phénomène assez fréquent que de voir un homme de théâtre très adroit, mais quelconque, habiter dans le même esprit qu’un poète véritable, personnel et exceptionnel. Ils se font un grand tort réciproque. L’artisan, quand il est seul à travailler, apparaît un peu misérable, à la clarté trop proche du génie qui l’avoisine. Et le poète entrave l’artisan… Si Victor Hugo avait eu moins de génie, il aurait eu autant d’habileté qu’Eugène Scribe.
« A notre époque, on ferait moins de crédit qu’au temps de Molière aux hommes de génie. On parlerait trop de l’auteur du Misanthrope, on l’admirerait trop continuellement, on le jugerait sans relâche. On serait tout le temps à surveiller son niveau au-dessus de l’étiage. Après sa générale fâcheuse, Le Malade, de nos jours, eût fait six représentations. Le bruit se serait répandu dans la ville que le premier acte était étincelant. Rien ne dégoûte autant le spectateur payant qui, pour ses dix francs, ne veut pas un seul acte défectueux ou inférieur. Le client de faveur aurait boudé et distribué ses places à de tout petits fournisseurs. Et Molière eût été contraint de monter en toute diligence une reprise, peu fructueuse parce que trop hâtive, d’une pièce mieux équilibrée, telle que son Médecin malgré lui — ou Les Dominos roses.
CHAPITRE V
UN HOMME OCCUPÉ
Il était six heures du matin. Le jour était encore tout gris. Il ne passait, dans l’avenue, que des ouvriers qui se rendaient à leur travail, et des cochers à pied, le fouet à la main, regagnant leur dépôt.
Je m’étais levé comme de coutume à cinq heures. Je faisais ma petite promenade quotidienne avant de commencer ma journée et mes quatorze heures de labeur à peine interrompu.
— Comme ce matin est exquis !