« Le tribunal se réunit après chaque acte et prononce son verdict. Une pièce en quatre actes, c’est quatre procès à gagner.

« Jadis, au temps de la pièce en deux actes, le premier acte était un acte d’exposition, patiemment supporté. Le deuxième était tout en péripéties, avec un dénouement rapide. Maintenant la pièce en deux actes qui ne tient pas l’affiche à elle toute seule est d’un placement difficile. Alors, on fait des vaudevilles en trois actes.

« Ces dernières années, le deuxième acte était le plus important, non pas en vertu d’une règle aristotélique, mais tout simplement parce qu’il précédait le dernier entr’acte.

« Si le verdict qui suivait la dernière délibération des couloirs était favorable, l’acte de la fin, pas trop long, avait des chances de passer, puisqu’on s’en allait chacun de son côté, sans avoir beaucoup de temps pour échanger des impressions. Mais, depuis quelque temps, je ne sais pas ce qu’ils ont : ils veulent un bon troisième acte, et il faut le leur donner. Car autrement, ils s’en iraient répétant : « La pièce de X…, les deux premiers actes vont bien, le « trois » est quelconque ! » Et ce serait du plus fâcheux effet.

« Les hommes n’aiment pas toujours à être jugés, mais ils adorent juger, et donner des jugements détaillés et motivés. Ils ne se contentent pas de dire : Je me suis plu à cette pièce. Ils voudront savoir et dire pourquoi. Et l’important pour eux est d’avoir le plus vite possible un jugement à émettre. Moi qui suis un vieux routier, je suis étonné de voir, à chaque répétition générale, avec quelle rapidité mes co-spectateurs et co-spectatrices savent à quoi s’en tenir. Je sors de la salle, au premier baisser de rideau, en me demandant encore ce qu’il adviendra de la pièce. Et je me trouve dans les couloirs, en face de tout jeunes gens et de jeunes dames qui ont déjà leur opinion faite. Je suis très intimidé, et ce n’est qu’à la réflexion que je me dis qu’il suffit parfois d’avoir la vue un peu courte pour émettre des avis péremptoires, « pour cette raison que l’on est plus certain de ce qu’on voit, lorsqu’on ne perçoit à la fois que fort peu de choses ».

« Il est évident, cependant, que la sélection qui préside au choix de notre tribunal fournit des garanties absolues de sa compétence. Du fait qu’une jeune femme a été regardée avec sympathie par un secrétaire de théâtre, qui la favorise d’un service excellent, il s’ensuit certainement que cette jolie personne a, désormais, qualité pour évaluer, mieux que qui que ce soit, les progrès de la dramaturgie française.


« Mais ce ne sont pas les aptitudes individuelles de ce public qu’il s’agit de considérer. Il faut le regarder dans son ensemble et lui reprocher un grave défaut : c’est qu’il est composé de gens qui vont trop souvent au théâtre. Ils apportent dans une salle des exigences anormales, quasi-monstrueuses.

« La plus funeste, c’est qu’ils demandent aux auteurs un dénouement. C’est un lieu commun que de plaisanter les dénouements de Molière qui, pour finir sa pièce, révérence parler, ne se foulait pas !

« Jadis, les pièces sombres se terminaient par le lacet ou le poignard, et les pièces gaies par le mariage. L’hyménée, d’une part, la mort, de l’autre, étaient les deux ports où, le voyage fini, on rentrait, pour s’en débarrasser, les héros de la comédie ou de la tragédie. Maintenant, le public ne veut plus de ces fins faciles et traditionnelles. Il réclame, pour chaque pièce, un dénouement logique, qui, souvent, n’existe pas. Et quand je dis qu’il n’existe pas, je ne veux pas dire seulement qu’il n’est pas réalisé, mais bien qu’il n’existe pas, même virtuellement.