— Mais tout cela n’est rien, continua Gédéon avec véhémence. Je me ferais encore aux embrassades et aux accolades. Car, après tout, pour le spectateur, ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Mais ce que je ne puis supporter, ce sont les longues scènes de revendications entre un monsieur et une dame.

Car ce monsieur et cette dame-là sont rarement un homme et une femme qui parlent de leurs petites affaires. L’auteur, d’ordinaire, sent le besoin d’élever le débat. Alors, au lieu de dire, simplement, par exemple : « Je suis confiant », le monsieur n’hésite pas à proclamer : « Nous autres hommes, nous sommes confiants », et la dame, comme de juste, ne parle jamais d’elle-même autrement qu’au pluriel, en disant : « Nous autres femmes. »

… De quel droit ce monsieur et cette dame engagent-ils l’humanité tout entière dans leurs discussions de ménage ?

… Je dois dire avec une certaine satisfaction que la fameuse scène de revendications mutuelles commence à être un peu usée. Le public aime bien revoir au théâtre ce qu’il connaît déjà, mais pas ce qu’il connaît trop… C’est au dramaturge adroit à choisir, entre les poncifs, ceux qui sont encore à point. On pouvait presque dire que c’est la principale qualité de l’auteur à succès que ce tact spécial pour mettre la main sur ce qui n’est pas trop nouveau, sans être encore défraîchi.

… Ne crois pas que je sois un ennemi de la fameuse « scène à faire ». Je proteste seulement contre la façon dont on la fait. Mais il est absolument nécessaire qu’elle arrive au moment où on l’attend. La scène à faire, c’est le match de boxe sensationnel. Et tout ce qui la précède c’est de la réclame habile pour faire « mousser » les matcheurs. On les présente avantageusement pendant les premiers actes, on les excite l’un contre l’autre afin de faire prévoir un beau combat. Seulement, une fois le moment venu, il s’agit que le combat soit beau, c’est-à-dire que le dramaturge soit un homme à poigne. Il faut que les deux combattants se présentent en bonne forme, et qu’aucun d’eux ne déclare forfait. Autrement c’est la déception. Nous avons bien des auteurs dramatiques capables d’accomplir la première partie de la besogne, la présentation des lutteurs. Mais, très souvent, le combat est un « lapin ».

… Je causais un jour avec un auteur comique de très grand talent, dont les ouvrages se sont joués trois, quatre et cinq cents fois de suite, et qui est sans doute l’homme de théâtre le plus fort que nous ayons. Il me disait : « Quand je fais une pièce, je cherche, parmi mes personnages, quels sont ceux qui ne doivent pas se rencontrer. Et ce sont ceux-là que je mets, aussitôt que possible, en présence. »

… C’est une admirable formule, surtout quand on est capable, comme l’auteur en question, de faire proférer aux personnages ainsi amenés « sur le ring », des mots de situation, qui ne soient pas des mots de tradition, ni l’écœurant chiqué des « nous autres hommes… » et des « nous autres femmes ».

CHAPITRE IV
« ILS » NE SONT PAS COMMODES !

Mais enfin, dis-je à ce vieil auteur dramatique en disponibilité, vous ne prétendrez pas que c’est seulement l’amour du bridge qui vous a ainsi distrait du théâtre ! N’y a-t-il pas encore autre chose ?

— Il y a, me répondit-il, autre chose. Le métier, charmant jadis, est devenu impossible. Jadis, on s’amusait en amusant les autres. Une comédie n’était pas destinée à révolutionner le monde. Les bons auteurs de 1840 faisaient jouer une grande pièce tous les deux mois et une petite tous les quinze jours. Maintenant, chaque première, au moins dans la vie de l’auteur, est un événement. Il est cité à tel jour devant le public, comme devant un tribunal. Et quel tribunal ! Beaucoup trop nombreux… J’ai renoncé à la profession parce que j’avais trop de juges — et que je n’aimais pas leur façon de juger !…