— Allez-y !

La lecture commença. C’était, je le vis plus tard à la représentation, une très jolie pièce. Pour le moment, j’entendais parler confusément une baronne nommée Mathilde, un nommé Gaston, et une femme de chambre… A force de tâcher d’avoir mal aux dents, j’avais mal aux dents, en effet, mais pas assez pour être en état de gémir avec une conviction suffisante. De temps en temps, je jetais un coup d’œil sur le manuscrit. Il était écrit sur de grandes pages, de l’écriture de l’auteur. Manuscrit assez épais, ma foi ? C’était un fort acte. Les feuilles étaient numérotées. Dans un mouvement qu’il fit pour approcher le cahier de la lumière, les pages s’écartèrent et il me sembla que le chiffre 34 était écrit sur la dernière. Nous n’étions qu’à la page 6. La page 7 dura longtemps. La moitié de la page 8 était barrée, et j’avais déjà enregistré ce petit bénéfice d’une demi-page, quand je vis que la page suivante se numérotait effrontément 8 bis

Alors, quoi ? nous ne savions plus où nous allions ! Il y avait des bis maintenant ! Et peut-être, qui sait ? des ter et des quater ! Heureusement que je voyais toujours pas mal de lignes rayées, des longueurs évidentes, des développements psychologiques qu’il s’était décidé à supprimer…

— Ça vous plaît-il ? demanda tout à coup Thoneau…

— Mais oui, beaucoup.

— C’est que vous gardez un tel silence, que je suis un peu désorienté. Je vous avoue que j’attendais quelques marques d’approbation…

Je le rassurai, par civilité, par bonté même :

— Ça me plaît énormément. Je trouve cela amusant, plein de jolis détails… Si je ne manifeste pas, c’est la faute à ce sacré mal de dents.

— J’étais un peu inquiet, dit Thoneau.

Je le rassurai encore.