Pourquoi, au fait, me resterait-elle pour compte ? Pourquoi ne la publierais-je pas maintenant ?

Seulement, je ne puis plus révéler les noms des interviewés ; ce ne serait pas honnête. Je n’ai que leur opinion de l’autre saison ; je n’ai pas celle d’aujourd’hui.


Le premier de ceux que j’allai voir était un auteur plein de talent, mais qui est atteint d’un défaut très grave chez un dramaturge : il est intelligent…

Au lieu de se servir de son intelligence comme d’un humble et prudent petit cornac, pour guider à peine son instinct, il s’est avisé de donner à cette intelligence prétentieuse la place suprême dans son atelier intime de fabrication de pièces. Il a agi comme un directeur d’usine qui flanquerait à la porte tous ses ingénieurs-inventeurs, et dirait à son honnête contremaître : « Dirigez et inventez… »

Cet auteur, quand il lui arrive d’avoir un four, se console au bout de quarante-huit heures, aussitôt qu’il en a trouvé la raison. Alors, il s’énonce une loi ; par exemple : « Ne pas faire intervenir de nouveaux personnages au dernier acte » ou « ne pas parler de politique ni d’argent ». Il s’applique, dans sa pièce suivante à respecter cette loi, et, si cette pièce ne marche pas, il en tire, infatigable, une bonne leçon et une loi nouvelle.

Le dernier ouvrage qu’il avait fait représenter avait eu, la saison dernière, un sort assez fâcheux, devant le public de la répétition…

« Ne me parlez pas de ce public-là, me dit-il… Ce sont des gens féroces… Le jour de ma générale, il était entendu d’avance que ça n’aurait pas de succès. En arrivant, ils avaient leur siège fait… Avant le lever du rideau, mon cher, ils disaient qu’il n’y avait pas d’action dans ma pièce… On m’a signalé, à l’orchestre, un petit monsieur, un blond, paraît-il — je n’ai pas encore pu savoir qui c’était — croyez-vous qu’il empêchait sa femme de rire ? Elle essayait, la malheureuse… Il lui faisait : « Chut ! Veux-tu te taire ? C’est idiot ! » Alors, elle n’osait plus s’amuser…

… C’est tout de même malheureux, ajouta-t-il, que nous soyons obligés de passer devant ce jury-là, avant d’arriver au grand public, au vrai…

(Ici, sa voix s’attendrit.)