Grâce à Antoine, toujours à Antoine, on s’est aperçu que cet art du théâtre, dit inférieur, n’était inférieur que lorsqu’il n’était pas pratiqué par des gens supérieurs.

Encouragés, des écrivains, que rebutait la terreur du Métier, se mirent à écrire des pièces, parce qu’Antoine avait su leur montrer que le métier soi-disant nécessaire était, pour faire de belles pièces, moins nécessaire que le talent.


Ayant ainsi parlé d’Antoine à nos petits-enfants, il faut leur dire, pour continuer leur instruction, que cet être extraordinaire a été, il n’y a pas longtemps, sur le point de faire naufrage.

Il n’y a pas d’homme, si extraordinaire qu’il soit, qui puisse être à l’abri de la mauvaise fortune. « Nous ne sommes pas les premiers, disait Cordelia au roi Lear, qui, avec la meilleure intention, aient encouru malheur ! »

Et il faudra raconter aussi aux petits-enfants que Henry Irving — qui fut un homme considérable, mais pas plus considérable qu’Antoine — qu’Irving s’était trouvé, au moins une fois, dans une très mauvaise passe. Alors, trois ou quatre Anglais avaient réuni vingt mille livres — cinq cent mille francs — et avaient donné simplement cet argent à Irving, comme un hommage reconnaissant à une de leurs gloires nationales.

J’admire assez, pour ma part, ce nationalisme-là.

CHAPITRE X
UNE ENQUÊTE

L’autre saison, quand s’est posée cette question palpitante : « Un critique a-t-il le droit de publier son compte rendu avant la première ? » j’ai frémi d’espoir à l’idée qu’on allait parler encore des « répétitions générales ». Je n’ai pas oublié la séance héroïque, historique, où cent cinquante dramaturges réunis à la salle Charras, décrétèrent d’une presque commune voix la suppression des répétitions générales, qui furent rétablies sournoisement six mois plus tard.

Je pensais donc, à cette époque, qu’on allait rallumer ce vieux débat… Mais ça n’a été qu’une courte flambée. On s’est occupé d’autre chose, et une enquête, que j’avais faite auprès de quelques confrères, m’est restée pour compte.