Plus à la hauteur que les gens des premières, plus chic encore que ceux de la répétition générale, et même que ceux « des couturiers », Crapet assistait à la première répétition d’ensemble. Il montait à la seconde galerie, dans l’ombre. Mais on savait qu’il était là, et l’on jouait pour lui, comme pour le roi de Bavière. A la fin de la pièce, le directeur lui demandait son avis, et l’auteur interrogeait le directeur pour savoir ce que pensait Crapet.
Crapet s’arrangeait instinctivement pour avoir, quel que fût l’événement, raison toujours. Il parlait avec circonspection. On osait à peine lui demander :
— Ça ira-t-il ?
Il répondait : « Ça ira bien ! » mais d’une façon telle que, si ça marchait, son renom d’augure augmentait encore, et que, si ça ne marchait pas, on pût se dire, en pensant à l’air qu’il avait pris au moment de sa prédiction : « Oui, il nous a dit que ça irait bien pour ne pas nous décourager, mais il savait parfaitement à quoi s’en tenir ! »
Après la première, on s’adressait à Crapet pour savoir si la pièce tiendrait longtemps l’affiche. Il était constamment à la porte, il voyait quelle sorte de monde arrivait pour la location ; d’autre part il entendait ce qui se disait, le soir, à la sortie. Et, quand les recettes étaient maigres, l’auteur, inquiet, trouvait toujours chez Crapet des explications qui n’endommageaient pas sa vanité.
— Crapet affirme que les gens sont enchantés, que la pièce plaît énormément. Mais il paraît que les affaires n’ont jamais plus mal marché qu’en ce moment. Les chasseurs de restaurants ne font que se lamenter et disent que rien ne va nulle part. Et puis, ces soirs-ci, nous avons eu des concurrences terribles : un gala à l’Opéra, des tournois de luttes, des combats de boxe à droite et à gauche. C’est effrayant ce que ça nous enlève de public, tout ça !
Crapet, quand ça va mal, n’est jamais à court pour en accuser la température. Tous les temps sont mauvais. Il est superflu de dire que la neige est déplorable et le verglas meurtrier ; le dégel est immonde, le froid très vif aussi à craindre que l’ardente chaleur. L’humidité est effrayante pour les rhumatisants. Même une température égale et modérée a quelque chose d’inquiétant. C’est un temps à influenzas. On ne se méfie pas et on attrape la mort. Voilà ce que disent tous les spectateurs possibles, l’immense public virtuel.
Grâce à Crapet, quand la salle est à moitié vide, l’auteur se persuade que tous les habitants de Paris sont restés, ce soir-là, au coin du feu, et que les quelques rares étrangers des hôtels se sont couchés après dîner, avec une boule d’eau chaude entre leurs draps.
Crapet devient donc le confident, l’ami de tous les auteurs ; mais, pour ne pas s’aliéner l’autre puissance, il chine légèrement l’auteur dans les entretiens secrets qu’il a avec le directeur. Aussi, son influence grandit-elle sans cesse auprès de ce dernier. Elle s’accroît d’autant plus que Crapet a des ennemis, que ses ennemis essaient de lui nuire dans l’esprit du patron. Ses détracteurs ne font que le servir. Crapet devient, pour le directeur, un conseiller, c’est-à-dire un confident résolu à l’approuver toujours.
On peut nier la valeur de Crapet, sa culture, son sens critique. On est forcé de constater que son influence existe. Dès lors, Crapet est l’homme qu’il faut conquérir. Les auteurs se persuadent bientôt que, si le directeur a des tendances à faire disparaître une pièce de l’affiche prématurément — et c’est toujours prématurément — un seul homme au monde a le pouvoir de l’en empêcher, c’est Crapet. Crapet reçoit donc force pourboires avec un air entendu ; et l’auteur s’en va tranquille, persuadé qu’il a consolidé sa situation sur l’affiche.