— Qui sait ? Ils ne sont peut-être à Paris que pour un soir…
Un petit chasseur de restaurant accourt tout chargé d’or. Deux centenaires, le mari et la femme, s’installent à demeure dans le vestibule. Ils veulent deux fauteuils pour la matinée, pas trop au milieu du rang, et pas trop dans les courants d’air.
Quand arrive le moment où la pièce flanche, il y a des après-midi de lundi terriblement longs à tirer. La feuille de location est d’une blancheur écœurante. Il semble que personne n’aura jamais l’idée de venir louer une place à ce théâtre. Un cruel badaud entre dans le vestibule, regarde longuement le plan, et s’en va comme il est venu.
L’auteur se fait l’effet d’un petit mercier, dans ces petites boutiques envahies d’ombre où pas un client n’a pénétré depuis le siècle précédent.
Il souffre… Et cependant, ce n’est pas un homme intéressé. Son taxi-auto l’attend depuis deux heures à la porte. Il dépense deux fois ce qu’il gagne, en soupers, en cadeaux futiles, en voyages fastueux. On ne peut pas dire qu’il aime l’argent. Mais il aime le gain… Il aime le gain, qui est comme le contrôle matériel de son succès.
C’est, du moins, la raison qu’il se donne. Car son éducation classique lui impose une âme désintéressée. Mais, au fond, la fréquentation, d’abord timide, puis délibérée, du bureau de location lui restitue peu à peu une mentalité de petit boutiquier cupide. Il est conquis, sans s’en douter, par le petit jeu des chiffres. Il additionne, il additionne, et se désespère que le total n’atteigne jamais ce qu’il attendait. Et, comme nul chaland ne vient au bureau de location, et comme il a besoin d’en voir au moins un, il décide de rester là encore un quart d’heure, une demi-heure. Et, dans un grand élan de parcimonie, il va régler son taxi-auto.
CHAPITRE XVII
CRAPET
Crapet est un de ces officieux qui, devant les théâtres, se précipitent aux portières des voitures pour prêter secours aux gens agiles et pour gêner considérablement la descente des vieilles dames impotentes. Mais cette fonction n’est qu’un prétexte. Crapet se trouve là parce qu’il est, tout simplement, le génie de la maison.
La première fois qu’il fut aperçu par le directeur, l’entrevue manqua de cordialité. Le patron, de mauvaise humeur, lui intima un congé vigoureux, et le menaça de le faire arrêter pour vagabondage. Ce fut cette expulsion énergique qui grandit soudainement Crapet et donna, le lendemain, à sa présence devant la façade, une signification plus complète. Le directeur le vit à sa place, et ne lui dit rien, soit qu’il se sentît impuissant contre l’obstination tranquille de Crapet, soit qu’il pensât à autre chose. Crapet revint donc chaque jour, à onze heures du matin, au moment où s’ouvrait le bureau de location. Et, à une semaine de là, pendant la répétition, l’auteur, affolé, sortit du théâtre… N’ayant personne sous la main, il envoya Crapet chercher des feuillets de manuscrit qu’il avait laissés chez lui. Dès lors, tout le monde sentit que Crapet était du théâtre et qu’il en était plus que n’importe qui, plus que le directeur lui-même. Crapet, en effet, n’était pas à la merci de deux ou trois insuccès. Les directeurs passeraient, les auteurs brilleraient tour à tour d’un éclat plus ou moins intense, les noms des vedettes flamboieraient plus ou moins longtemps à la porte, Crapet, protégé par son humilité, fortifié par sa faiblesse inattaquable, à jamais demeurerait comme la seule vraie puissance.
Étape de sa carrière : on lui offrit un fixe et une casquette galonnée. Il accepta le fixe, qui ne se voyait pas ; mais refusa la casquette. C’est-à-dire qu’il la prit, et l’échangea chez un fripier contre un chapeau melon très convenable. Entre temps, ses petits bénéfices lui avaient permis de s’acheter des vêtements moins sordides. Il comprenait ou sentait très bien qu’il fallait rester un peu élimé, mais pas trop crasseux ; en imposer aux gens par sa misère, mais ne pas les dégoûter par sa saleté.