« Or, un soir, Léo-Roy reçut entre les deux épaules un vrai coup de couteau, qui l’étendit par terre, très grièvement blessé. On dut interrompre le spectacle. Et l’affaire, naturellement, fit dans Paris une petite sensation pas ordinaire.

« Léo-Roy ne mourut pas des suites de sa blessure, mais il fut assez malade, et ne put reprendre le théâtre que beaucoup plus tard.

« C’était mon ami Jubilin qui faisait le sbire, Jubilin, un bon garçon, naïf et doux, qui, même pour de rire, avait toutes les peines du monde à donner un coup de couteau. On s’en était aperçu aux répétitions. Il était tellement mollasson qu’on avait failli lui retirer le rôle…

« … Immédiatement après le crime, le sbire avait disparu. Personne dans la loge de Jubilin. On n’y trouva ni son costume ni ses habits de ville…

« … On fit une enquête rapide. La concierge avait cru voir arriver Jubilin à neuf heures et demie, comme à son ordinaire. Il avait le collet de son pardessus relevé… Mais c’était son habitude…

« … Une habilleuse l’avait vu entrer dans sa loge, en ouvrant la porte avec sa clef… Puis il en était ressorti un quart d’heure après, dans son costume de sbire, tout noir, avec un loup sur la figure…

« … Quelqu’un de la troupe, le second régisseur, je crois, lui avait adressé la parole au passage ; mais Jubilin n’avait répondu que par un signe de tête, et par une sorte de grognement…

« … On avait une seconde fois interrogé la concierge et l’habilleuse pour savoir si vraiment c’était Jubilin qu’elles avaient aperçu. Mais aucune d’elles ne put dire positivement qu’elle l’avait reconnu.

« … Déjà tout le monde commençait à avoir des doutes, surtout les personnes qui, comme moi, connaissaient Jubilin. C’est alors qu’un inspecteur de police, qu’on avait dépêché au logement de notre camarade, vint rapporter cette nouvelle intéressante : Jubilin était retrouvé. On avait frappé chez lui… Il n’avait pas répondu. On avait alors enfoncé la porte, et on l’avait trouvé dans sa chambre, sur son lit, ficelé et bâillonné…

« … On se hâta de lui enlever son bâillon, et il raconta que vers neuf heures, au moment où il allait sortir pour se rendre au théâtre, deux inconnus, en embuscade sur le palier sombre, s’étaient précipités chez lui, à la seconde même où il avait ouvert sa porte. On l’avait terrassé, et entouré gentiment de petites cordelettes. Puis, les inconnus lui avaient chauffé dans sa poche la clef de sa loge…