« … C’était donc, comme nous l’avions tous pensé, un faux Jubilin qui avait passé devant la concierge et devant l’habilleuse, et qui ensuite, convenablement masqué, avait répondu au second régisseur par un signe de tête et des grognements peu révélateurs… »
A ce point de son récit, Tonnelet fit une pause, et vida lentement son amer-citron…
— A trois mois de là, continua-t-il, je recueillis une confidence intéressante d’une petite femme de notre théâtre, Mad Madisson. Peu de temps après l’affaire, elle avait accordé son cœur à Jubilin, et celui-ci s’était laissé aller à des aveux compromettants…
— Parbleu, interrompit quelqu’un, je l’avais devinée, ton histoire ; je l’avais devinée depuis le début !
— Qu’est-ce que tu avais deviné ? demanda Tonnelet.
— Tout, dit l’autre ; je sais ce que t’a dit Mad Madisson. Le ficelage de Jubilin n’était qu’une frime. C’est un coup très classique, qui était peut-être nouveau à l’époque, mais qui est passé tout à fait dans le répertoire actuel… Jubilin, après le crime, est rentré chez lui, s’est empaqueté très gentiment, s’est mis lui-même un bon bâillon sur la figure, et a attendu en paix les hommes de la police… Auparavant il avait eu bien soin au théâtre de faire l’homme taciturne, de façon à laisser supposer que le masque recouvrait un autre visage que le sien…
Nous regardions tous Tonnelet d’un air narquois et faussement apitoyé. Ce n’était pas de chance, d’avoir une belle histoire authentique à raconter, et de se voir ainsi couper ses effets.
— Quand j’eus reçu cette révélation de Mad Madisson, continua-t-il tranquillement, après un instant de silence, j’allai trouver Jubilin ; je n’avais pas l’intention de le dénoncer, je voulais l’effrayer sérieusement… et surtout je désirais avoir des détails… Et alors cet imbécile m’a dit la vérité vraie… Il n’était pas coupable, il avait été vraiment garrotté. Seulement, comme il voulait obtenir les faveurs de Mad Madisson, il avait quitté, aux yeux de la demoiselle, cette posture un peu ridicule de victime, pour un rôle plus avantageux d’assassin…
… Heureusement, termina Tonnelet en ricanant à son tour, que j’avais sur moi une histoire à triple détente. Parce que vous êtes, mes gaillards, un public plutôt dur, et que, pour vous avoir un peu, il faut garder une réserve de biscuit…