« Il était renfermé dans un meuble de Boule, au coin le plus obscur d’un immense salon plongé dans les ténèbres. Tous les fauteuils étaient recouverts de housses, et, seul, le domestique, qui les nettoyait une fois par mois, était admis à les contempler.
« Ma tante pénétrait dans ce sanctuaire embaumé de camphre. Elle avait à la main un trousseau de trente-cinq petites clefs. La plus dorée ouvrait le meuble de Boule… Moi, je suivais ma tante à quelques pas et, à la dérobée, en passant près d’une console, je mettais en branle la tête approbatrice d’un petit magot chinois.
« Le livre une fois conquis, je retournais dans le bureau, et je lisais mes histoires de papillons. Mais je les lisais un peu comme un livre de messe, par conscience ou par habitude.
« Au fond, la seule histoire qui me passionnât était le roman anonyme de l’enfant volé. On avait beau me donner, à chaque jour de l’an, une demi-douzaine de livres d’étrennes : je lisais ces ouvrages goulûment, tout d’un trait, avec moins de plaisir que d’impatience d’arriver à la fin… Je revenais toujours au livre déchiré. Ce n’était pas qu’il fût plus beau que les autres… C’était mon livre à moi… Je le connaissais, il m’était familier, et je retrouvais toujours la même émotion à ses péripéties prévues.
« J’ai beaucoup réfléchi à cela plus tard, continua Gédéon. Moi qui fais des pièces de théâtre, j’ai essayé de retrouver mon âme de gosse. Et je me suis dit que les gens que nous amusons veulent sans doute être surpris, mais souvent avec ce qu’ils attendent.
« Bien entendu, de temps en temps, des écrivains inventeurs nous sortent du nouveau, afin d’alimenter le fonds de réserve. Mais ce nouveau n’est pas mis tout de suite en circulation. Pour obtenir le succès, il faut, bien souvent, qu’il soit repris par d’autres, par des courtiers, qui lui font subir des améliorations, et le rendent un peu moins nouveau…
« Et j’ai pensé aussi, dit Gédéon, à ces lectures d’occasion, à tout ce hasard qui intervient dans notre culture première. Nous trouvons dans un grenier un livre en loques, et, comme une fée cachée sous des haillons, il devient le conducteur mystérieux de notre vie future. »