« C’était, je crois bien, l’histoire d’un enfant volé. Il y était question, au début, d’une fête champêtre, d’un bois de sapins et d’un ménétrier debout sur un tonneau. Qui dira la fascination que le mot « ménétrier » exerçait sur mon âme enfantine ? Et « joueur de vielle » ! Et « bohémien » !

« Quand, mes leçons apprises, un quart d’heure avant d’aller au lycée, j’avais relu pour la deux centième fois un passage palpitant du volume, je partais d’un pas héroïque… J’étais, moi aussi, un rude aventurier, et, sur la route, toujours la même, qui conduisait à la boîte, je me faisais l’effet de m’en aller au hasard des chemins.

« Mon autre livre, c’était celui de la tante Jeannette.

« Pour rien au monde, le jeudi, je n’aurais voulu manquer le déjeuner chez la tante Jeannette. Elle n’avait pas d’enfant, et me considérait comme son fils, un fils d’autant plus choyé qu’il était unique et intermittent.

« J’arrivais chez elle vers neuf heures du matin, et je m’installais dans le bureau de mon oncle. Mon oncle était sorti, et ma tante s’habillait. J’avais donc le grand bureau pour moi tout seul.

« D’abord, j’ouvrais et je refermais tant que je pouvais les grands rideaux de la fenêtre. On n’était pas encore gâté dans ce temps-là, par le téléphone et les lampes électriques. Produire un mouvement de rideaux le long d’une tringle, en tirant un cordon sur les côtés, nous paraissait, à ce moment-là, d’une magie très suffisante… Puis, lâchant les rideaux, je m’attaquais au canapé, dont j’entortillais ou nattais les franges.

« Assis ensuite sur le fauteuil du bureau, j’écrivais sur du blanc de journaux avec une plume de ronde… Je remuais pendant un long quart d’heure la poudre bleue à sécher l’encre, qui se trouvait dans une sébile.

« Le fauteuil du bureau était en cuir lisse… C’était exquis de s’asseoir bien à fond, puis de faire glisser son derrière jusqu’au bout du siège… Enfin, quand j’étais las de cet exercice, j’allais trouver ma tante, à qui je demandais le livre.

« Le livre était relié en rouge, avec tranches dorées. Les images étaient coloriées.

« On y relatait et illustrait des histoires de papillons amoureux. Deux d’entre eux se battaient même en duel. A vrai dire, ces histoires ne m’intéressèrent qu’à la longue, et parce qu’il n’y avait pas d’autre livre chez la tante Jeannette.