Ce qu’il y avait de grave, c’est que le public de la générale verrait Bilu pour la première fois, et Bilu, à la première impression, c’était cher… Tout le monde, cependant, oublia de se faire cette réflexion, pourtant si simple…

A la répétition des couturiers, il y eut quelques nouveaux venus dans la salle. Ils ouvraient des yeux effarés et disaient : « Qu’est-ce que c’est que cet acteur-là ?… » Mais, tout le théâtre, accoutumé décidément à Bilu, répondait : « Vous verrez demain l’effet sur le public… Il peut avoir un succès étourdissant… »

Le lendemain, la pièce marcha bien jusqu’à l’entrée de Bilu. Il oublia simplement dix lignes de texte à son entrée, où il avait à dire qu’il était marié, qu’il venait pour la première fois à Paris, et qu’il voulait tuer l’officier de hussards de la scène III. Puis il coupa la réplique à sa partenaire, et sortit trois minutes avant le moment normal de sa sortie, en prononçant quelques mots probablement étrangers…

Il est inouï que, dans ces conditions, on ait dû jouer le deuxième acte ; on le joua pourtant, ainsi que le troisième. Les spectateurs se disaient sans doute : « Ce n’est pas possible qu’on ait osé représenter une pièce aussi idiote. Allons jusqu’au bout. Nous allons voir certainement, en restant jusqu’à la fin, la chose merveilleuse qui compensera tout le reste. »

Bilu, à partir du deux, avait retrouvé toute sa mémoire. Il ne retranchait plus rien du texte. Il en disait même plus qu’il n’y en avait. Et ses improvisations avaient l’air d’être de la pièce, car elles étaient débitées, comme le reste du rôle, sur un ton uniforme, traînant et mélancolique.

Au dernier baisser de rideau, les spectateurs se regardèrent avec effroi et s’en allèrent en silence, comme les ombres du Styx.

J’étais monté sur le théâtre. Le directeur, le régisseur et les artistes ne semblèrent pas me reconnaître. Peut-être étais-je très changé… Je montai jusqu’à la loge de Bilu, qui, lui, sans doute, me parlerait. Mais je m’arrêtai à l’entrée, car la loge était encombrée des père, mère, sœurs, frères et oncles de Bilu. Et Bilu gémissait, au milieu du groupe :

— Je n’ai vraiment pas de veine… Pour mes débuts, j’ai un rôle d’une importance inespérée… Et il faut que ce soit dans une pièce pareille !

CHAPITRE XX
LECTURES D’OCCASION

Le livre qui m’a le plus amusé, nous dit Gédéon, je l’ai lu pour la première fois à l’âge de neuf ans. C’était un in-octavo dérelié, qu’un de mes oncles avait eu en prix. Comment s’appelait cet ouvrage admirable, je ne l’ai jamais su… La couverture et le frontispice manquaient. Et le titre n’était pas répété au haut des pages…