… Au fait, oui. J’aimais mieux régler cette question à l’instant même et ne pas passer une nuit d’insomnie à me répéter qu’il faudrait, le lendemain, faire cette proposition singulière.
Je criai tout d’un trait au directeur :
— Bilu demande à jouer Ernest !
— Pardon ! dit Bilu… Je demande… Mais l’auteur est aussi de mon avis…
— Vous êtes de son avis ?
— … C’est-à-dire…
— C’est-à-dire que vous êtes fous tous les deux ! Bilu, qui n’a pas de théâtre, jouer un rôle aussi écrasant que celui-là ! Ce serait de la pure démence, de l’imbécillité sans nom. Autant flanquer le feu à la maison… Après tout, s’écria cet homme sans esprit de suite, si vous voulez qu’il joue Ernest, qu’il le joue !
… Qu’il le joue ! Qu’il le joue ! avait-il dit devant Bilu. Il était évident que, désormais, aucune puissance humaine ou extrahumaine n’empêcherait Bilu de jouer le rôle… Le lendemain, il commença à le répéter. Tout le monde me regardait avec stupéfaction.
— Tant pis pour vous, me dit le directeur, si vous voulez que la pièce se ramasse ! Un bon four est souvent moins cher qu’un demi-succès. Je vais tout de suite chercher une bonne pièce pour succéder à la vôtre.
Puis ce phénomène curieux se produisit : on s’habitua à Bilu, et on finit par le trouver supportable. Il était terne, évidemment, et bafouillait dix fois plus que dans le sergent de ville, le rôle d’Ernest étant beaucoup plus long…