Un grand conciliabule eut lieu dans le bureau du directeur. Quel comique, à Paris, parmi les artistes libres, était capable de jouer ce rôle d’Ernest, qui portait toute la pièce ? On mit en avant trois ou quatre noms… Celui-ci répétait aux Variétés, celui-là jouait au Vaudeville, cet autre était en Russie. Cet autre encore était inoccupé, mais attaché à un théâtre. Ce théâtre le prêterait-il ?

Quand je sortis de chez le directeur, je me trouvai en présence de Bilu… Il me sembla qu’un froid de mort glaçait mes veines… Et j’entendis, avant même qu’il la prononçât, la phrase suivante :

— Vous allez me faire jouer Ernest.

Je le regardai d’un air égaré…

— Ernest ?… Ernest ?…

— Eh bien ! oui, reprit-il, de sa voix traînante et impérieuse… Je pense bien que vous n’allez pas me faire manquer ça ? C’est une occasion inespérée que j’ai de me mettre en lumière. Ce serait un crime que de m’en empêcher.

— Mais le rôle… du sergent de ville… est tellement beau ?

— Secondaire, dit Bilu, secondaire… Si je fais de l’effet là-dedans, on dira précisément que le rôle était beau. J’aurai un très gros succès dans Ernest, qui est plus difficile. Ma réputation sera assurée.

Et il répéta, avec un gémissement tout puissant :

— Vous ne pouvez pas me faire manquer ça… Nous allons, dit-il, en parler tout de suite au patron.