Vraiment, les voyages en rapide ne sont plus des voyages. On n’est plus parqué comme jadis dans de petits compartiments où le hasard vous mettait en présence de gens étrangers, avec qui il vous imposait quelques heures de vie commune. L’instinct de sauvagerie et d’hostilité se lassait à la longue et faisait place à l’instinct de sociabilité. On liait connaissance, on ouvrait des jours sur une autre existence que rapprochait subitement de votre existence une mitoyenneté provisoire.
Maintenant votre voisin de compartiment n’est plus votre compagnon de captivité. Une porte lui donne accès dans le couloir. Vous ne cohabitez plus. Il est à peine pour vous comme un voisin de café. C’est à peine si vous regardez sa figure, si vous supputez sa profession probable, et si vous essayez de lire son nom et son adresse sur l’étiquette en parchemin de son grand sac à soufflets.
Jadis on avait sa place, sa place attitrée. Ce coin libre resterait libre en tous cas jusqu’à la prochaine station. Maintenant, n’importe quel flâneur de couloir s’y assoit comme sur un banc de square, s’il trouve la place confortable pour y lire son journal.
Le compartiment a cessé d’être un petit appartement roulant. La vie ne s’y modifie plus. On n’y change plus le cours de ses pensées. Le voyage n’est plus une transition. On ne se dépayse pas peu à peu. On vous dépose sur le quai de l’endroit où vous allez. Il ne vous reste que l’ennui de n’être plus chez vous. C’est un déplacement. Ce n’est plus un voyage.
Pour retrouver toutes les péripéties, tout le stimulant des anciennes excursions, il faut faire la route en auto. Mais alors c’est trop amusant. On est ennuyé d’être arrivé. L’immobilité ensuite vous pèse et vous attriste…
Au revoir, mon vieux. Je t’écrirais ainsi paresseusement des centaines de pages, pour reculer le plus possible le moment où je me mettrai à travailler… »
CHAPITRE XXV
LA TEMPÉRATURE
Vous n’ignorez pas que c’est en ce moment la season de Londres, et que le Derby d’Epsom s’est couru la semaine dernière.
Il m’avait semblé que cet événement sportif et mondain se passerait difficilement de ma présence. J’étais donc parti pour Londres, en emmenant avec moi le fashionable André Picard, encore tout reluisant de la récente et successful reprise de Jeunesse.
Le dimanche matin nous quittâmes Paris par la gare du Nord pavoisée — ou plutôt à demi pavoisée, car on avait décloué pas mal de tentures. Le temps était incertain. Y avait-il du vent sur la mer ? Les drapeaux frissonnaient un peu trop…