André Picard, pareil au petit navire, n’avait jamais navigué : il avait une peur atroce du mal de mer… Le front contre la portière, pendant que le train filait sous le ciel blanc de la Plaine-Saint-Denis, mon compagnon de route épiait les nuages.
Moi, je n’étais pas rassuré non plus. Je déteste aller sur l’eau quand ça remue un peu. Je suis malheureux à la fois par crainte du mal de cœur et par amour-propre. Une fois que l’effet s’est produit, et que je me suis penché sur le bastingage, je me sens moralement autant que physiquement soulagé. Ça y est… J’ai été malade… Il n’y a plus à plastronner et à crâner. Rien n’est aussi pénible que d’être obligé de crâner quand on a la tête qui tourne.
Donc, le front sur une autre vitre, je scrutais, moi aussi, l’horizon. De Paris à Calais, on voit bien la nature ; on n’est que rarement gêné par le talus brutal qui, au moment précis où vous admirez, vient vous cacher impoliment le paysage. Des petits chemins joueurs passent et repassent sous la voie. Puis, tout à coup, on voit filer une résonnante petite gare.
A vrai dire, ce ne sont pas des impressions de l’autre jour que je rapporte ici. L’autre jour, je me fichais des gares et des chemins. Allait-il faire beau, ou n’allait-il pas faire beau ? Telle était, unique, la question. Le ciel n’était pas sombre, mais il n’était pas clair. Il ne laissait rien voir de ses intentions ; il cachait son jeu. Oh ! ce gris blanc qui peut-être allait se foncer… Tout à coup, tout dans un coin, et derrière un petit nuage noir, j’aperçus un coin bleu, d’un bleu irrécusable. Puis ce morceau de bleu grandit. Puis le soleil, le soleil lui-même fit son apparition. Je regardai triomphalement Picard…
Mais il était beaucoup moins content que je ne l’aurais cru.
— Hé bien, quoi ? lui dis-je, ne te réjouis-tu pas ? Il fait beau temps. Tu n’auras pas le mal de mer !
— Oui, répondit-il en hochant la tête, je crois que je n’aurai pas le mal de mer. Mais nous ferons, au théâtre du Gymnase, une médiocre matinée !
Je tressaillis, car les sentiments hideux, et contre nature, de l’auteur dramatique venaient de m’être dévoilés une fois de plus.
Il faut bien qu’on le sache : à partir du 15 mars, quand le matin du jour de fête et de repos les Parisiens lèvent les yeux au ciel, sourient au soleil qui leur permet les belles promenades à la campagne, il existe une petite catégorie d’êtres malfaisants, qui maudissent l’astre du jour, et appellent la pluie… Oui, ils l’appellent, la réclament comme un droit, fût-elle même accompagnée de grêlons ravageurs.