Je lui demandai, après sa sortie de scène, pourquoi il modifiait ainsi le texte de l’auteur :
— C’est dimanche aujourd’hui, me dit-il. Pour le public des dimanches, quatre-vingt-deux francs n’est pas aussi comique que sept francs…
C’est sans doute pour une raison analogue que, dans maint drame du répertoire, les seigneurs jettent une bourse d’or aux sbires qu’il s’agit d’acheter, et aux laquais dont il faut récompenser le zèle. Cette bourse d’or représente un numéraire assez vague, dont le total probable est laissé à l’appréciation de chacun des spectateurs.
Dans le même ordre d’idées, beaucoup d’auteurs évitent de donner à leurs héros un âge trop précis. Un monsieur de trente ans est un éphèbe pour une spectatrice chenue ; il est un homme mûr aux yeux d’un public de lycéens. C’est ainsi qu’au régiment, les sous-officiers rengagés, de vingt-cinq ans, nous semblaient être au seuil de la vieillesse.
Une vénérable demoiselle, qui habite une petite ville du Centre, m’avait, un jour, envoyé un manuscrit de pièce, où se lisait cette phrase touchante :
« Vous n’ignorez pas, baronne, que Tancrède mène une vie des plus dissipées. On le voit traîner dans les rues jusqu’à onze heures du soir. »
C’est cette nécessité dramatique de fournir à chaque auditeur des chiffres à sa mesure qui oblige les brillants causeurs des salons, quand ils racontent une histoire, à certaines exagérations que le vulgaire, fort injustement, qualifie de mensonges.
Pourquoi raconte-t-on des histoires ? Pour produire une certaine impression sur ses auditeurs. Dès lors, il faut la produire à tout prix et si l’on veut impressionner des milliardaires par des récits de prodigalités, il faudra évidemment que l’argent jeté par les fenêtres soit supérieur à quatre-vingts centimes. Il faut donc mépriser, oublier, si l’histoire est vraie, les basses et mesquines données de la réalité.