Le conteur d’histoires, pas plus que le dramaturge, n’est un historien. Ce n’est point la vérité des faits qu’il cherche à mettre en lumière. Son but, c’est de reconstituer dans l’âme de son public une sensation aussi forte que celle qu’il a éprouvée. C’est sa façon de transmettre fidèlement ses impressions.

Un de mes interprètes, à qui je reprochais — avec quelles précautions oratoires ! — d’avoir ajouté à mon texte quelques plaisanteries de son invention, me répondit qu’il ne les ajoutait pas tous les jours, mais certains soirs seulement, quand le public était dur, afin de produire à cet endroit de ma pièce l’effet de rire que j’avais voulu, et qui était nécessaire à l’équilibre de mon acte.

Je fus désarmé par cette ingénieuse raison.

Il va sans dire qu’il ne faut pas aller trop loin sur cette route-là. Si l’on donne à un comédien (qui la prendrait, d’ailleurs, sans votre aveu) la permission de modifier le texte selon la façon dont il « sent le public », il faut être sûr que cet artiste ait vraiment du tact et l’instinct exact de « l’effet ».

Et c’est le moment de répéter la parole de notre vieux maître :

« Le succès réel ne se mesure pas à l’effet. »

On entend des publics rire énormément et s’en aller pas très contents.

« N’insistons pas trop sur les effets », disait encore le vieux maître en question.

Je me souviens d’une brillante matinée à bénéfice, où un artiste célèbre souleva un cyclone d’applaudissements, à la fin d’un poème qu’il avait récité dans un bel élan de passion. Il revint saluer… Les acclamations montaient, chaleureuses, de tout le parterre. Il tombait des torrents d’applaudissements de tous les étages. Le célèbre artiste ne s’en allait plus de la scène… Il saluait, saluait sans relâche et faisait, à chaque salut nouveau, grêler de l’enthousiasme encore… On eût dit qu’à chaque geste il secouait la salle, comme on secoue un arbre fruitier… Mais cet artiste insatiable resta là une demi-minute de trop… Au vingtième salut, il ne tomba plus qu’une petite récolte dérisoire, et le glorieux personnage quitta la scène dans un froid silence.

Tout autre fut la tactique de cet avisé baryton qui sentit très bien, après le premier couplet de sa romance, que l’enthousiasme du public était trop fort pour se maintenir jusqu’à la fin et que, de strophe en strophe, il irait s’épuisant. Aussi, à peine eut-il terminé le second couplet qu’il entama en toute hâte le troisième, de façon à se réserver pour la fin extrême toute l’ardeur contenue de ses fervents auditeurs.