Le sot apporte à l’auteur une « pensée » mal dirigée, mais qui existe. L’imbécile n’a pas de pensée du tout.
Dans le théâtre dit « de situation », il y a bien des rôles qu’un homme inintelligent peut jouer avec succès. N’oublions pas que ce théâtre était beaucoup plus en faveur, au temps où Sarcey traita la question qui nous occupe. Mais il semble indéniable que, pour jouer le théâtre d’idées, ou la comédie de caractère, il faut d’autres interprètes que des perroquets adroits.
Je sais bien, au fond, ce qui faisait dire à Sarcey, un peu par boutade, que le comédien ne devait pas être intelligent.
C’était une réaction contre les comédiens intelligents et sans talent comme nous en avons vus beaucoup sur les planches. Rien de plus odieux qu’un acteur qui pense et ne peut pas traduire ce qu’il pense. C’est tout exactement comme s’il ne pensait pas. Il manque de moyens d’expression. Or, l’expression, c’est ce que nous lui demandons avant tout. J’ai connu des comiques qui disaient faux d’un bout à l’autre de l’acte, au grand désespoir de l’auteur. Mais, à l’entr’acte, on lui faisait de grands compliments de son interprète.
Aux yeux de l’auteur, l’acteur n’avait pas eu l’air de comprendre ce qu’il avait à dire. Mais, par le prodige d’une voix et d’un visage sympathiques, il l’avait fait comprendre au public.
Tout de même, si un acteur bien doué est assez fin pour penser tout ce qu’il dit, je ne crois pas que ce soit un danger pour la pièce. Je préfère évidemment l’homme doué à l’homme simplement intelligent. Cependant, quand nous en rencontrons qui sont intelligents et doués à la fois, personne ne songe à s’en plaindre, pourvu qu’ils ne fassent pas de leur intelligence un emploi abusif, ne coupent pas les cheveux en quatre et ne fatiguent pas les spectateurs, en mettant, dans chaque syllabe, « des intentions ».
CHAPITRE XXXI
BOIDEZILES
Voilà trente-cinq ans, me dit Boideziles, que je suis dans ce théâtre. Ça commence à compter.
… J’y suis entré en 1874. J’avais fait la banlieue jusque-là. Le patron d’alors, qui était le père du patron actuel, m’avait dégotté, et m’avait engagé à cent vingt francs par mois pour jouer les seconds comiques. On me « distribue » tout de suite dans la pièce nouvelle : trente lignes de texte sans un seul effet, une bonne commission, quoi ?… Nous faisons cent cinquante représentations ; mais je dois reconnaître que je n’y suis pour rien.