Mais, au bout de quelques représentations, ils ont commencé à juger, non pas qu’ils se soient formé des opinions, mais ils en ont acquis en dînant en ville.
Car ils sont invités chez leur notaire, chez leur banquier. On les traite avec beaucoup de déférence. Comme les gens qui les fréquentent ne veulent pas s’avouer la vérité, et se dire qu’ils les fréquentent à cause de leur argent, ils leur ont découvert toutes sortes de qualités. M. Rencoulet parle peu, mais avez-vous remarqué que ce qu’il dit est toujours juste ? Mme Rencoulet est une bonne femme. Certainement elle doit faire beaucoup de bien autour d’elle ; mais elle n’irait pas s’en vanter.
Donc, quand on parle à table du Théâtre-Français, on pose parfois des questions à M. Rencoulet. On lui a demandé par exemple ce qu’il pense de Grand dans Simone, ou de Le Bargy dans les Deux Hommes. Il a répondu quelque chose, et il s’est fait désormais sur Grand, comme sur Le Bargy, comme sur Mlle Piérat, comme sur Louis Delaunay, une opinion arbitraire, mais certaine.
Il traversa, je dois le dire, une période pénible, quand il s’aperçut que le Théâtre-Français pouvait être discuté. Il s’était satisfait, les premiers temps, de cette ancienne et célèbre formule qu’au Français on passe toujours une bonne soirée. Pourquoi cette loi n’est-elle plus en vigueur ? C’était pourtant bien commode pour certains spectateurs que de pouvoir se dire, à l’issue de la représentation : « Nous sommes contents », même si l’on n’avait pas été remué dans les entrailles par le Mariage de Victorine, et si l’on ne s’était réjoui que modérément à l’École des maris.
M. Rencoulet, lorsque sa foi aveugle dans le Théâtre-Français eut été ébranlée par les discussions dont il fut témoin, et même auxquelles il lui sembla qu’il prenait part, M. Rencoulet passa par une phase de trouble, presque d’effroi, à l’idée qu’il faudrait porter un jugement sur les pièces et les artistes du théâtre national, et que ce jugement ne devait pas être immuablement favorable. Mais il s’aperçut, au bout de peu de temps, qu’il était très facile de juger, c’est-à-dire d’adopter une opinion. Il est rare que le spectateur du mardi ou du jeudi ne trouve pas, avant de se rendre au théâtre, une opinion à adopter. Si l’on n’a vu personne en ville, et si l’on n’a lu aucun journal, on rencontre toujours, en arrivant à la Comédie, quelqu’un qui vous renseigne. M. Rencoulet, après avoir installé sa femme, ne manquait jamais d’aller faire un tour dans les couloirs. Il y voyait son notaire, ou son banquier, puis il revenait à son fauteuil et disait à Mme Rencoulet : « On dit que c’est mauvais. »
Il ne leur restait plus dans ce cas, qu’à trouver la pièce mauvaise ; ce qu’ils faisaient consciencieusement. A l’entr’acte, M. Rencoulet joignait le notaire au foyer, et fidèlement lui disait : « C’est bien mauvais », au moment précisément où le notaire allait lui dire : « Hé mais ! dites donc, c’est mieux que je ne croyais ! » Mais il s’arrêtait, impressionné par l’opinion de M. Rencoulet, sans se douter qu’il la lui avait fournie lui-même.
Si, d’aventure, le notaire avait le temps de prononcer sa phrase, c’était à M. Rencoulet d’être influencé et de modifier ses impressions.
Cependant, dans le foyer, l’auteur errait, comme une ombre du Styx. Après l’accueil plutôt frais du public de la générale, après les quelques gros applaudissements de la première, on lui avait dit : « Il faudra voir les abonnés… » Il avait donc attendu fébrilement la fin de l’acte.
— Hé bien, s’était écrié le premier artiste qu’il avait rencontré, croyez-vous que ça marche ce soir ?… Mon mot de sortie, qui n’avait fait aucun effet hier, a très bien porté aujourd’hui.
— Pourtant, dit l’auteur en prêtant l’oreille, il me semble que le baisser de rideau est moins chaud.