— Mais il me semble que déjà…
— Non, vous ne vous en doutez pas, mon petit Rodron.
Si bien que ce fut M. Panasseur qui, à partir de cet instant, eut la gloire d’avoir inventé le jeune homme en question.
Désormais, les Panasseur ne manquèrent pas une représentation du Casino. Le jeune acteur fut invité au château. A la rentrée, il joua une petite pièce dans une soirée éclatante que donnèrent les Panasseur. Il entra dans un théâtre du boulevard. Pendant deux ans, il ne se mit pas en lumière. Ses protecteurs commençaient à se lasser. Puis un jour il « se tailla » un succès assez vif dans un rôle épisodique. Ce fut un grand jour pour M. Panasseur, qui assistait à la première et qui, à partir de cette date, conçut décidément une haute idée de lui-même.
CHAPITRE XXXIV
SPECTATEURS
Ils ont deux fauteuils de balcon, à un des jours d’abonnement. Leur fortune leur donnerait droit à une loge. Mais, n’est-ce pas ? le nombre des loges est limité. Les titulaires ne veulent pas s’en dessaisir. Et ils ont été bien heureux d’avoir leurs deux fauteuils. Il a fallu qu’un ancien ministre s’y employât.
M. Rencoulet n’a pas loin de soixante-dix ans, et sa femme doit avoir dans ces prix-là, plutôt plus que moins. Ils sont petits tous les deux, boulots, avec des têtes bien larges et des yeux bien inoffensifs.
M. Rencoulet possède cinq millions. Il n’a pas d’enfants, pas de neveux, pas d’amis, mais il a des relations : la personne à qui il a vendu très cher son fonds de commerce, le notaire qui a dressé l’acte, son banquier, et l’homme politique avec qui le hasard des affaires l’a mis en rapport.
M. Rencoulet et sa femme sont très assidus à l’abonnement. Il est difficile de voir sur leur visage ce qu’ils pensent de la pièce… Ces larges visages sont tournés vers la scène, et, tout ce qu’on peut dire, c’est que ni M. Rencoulet ni sa femme ne sommeillent.
Il est probable que, les premières fois, ils goûtaient au spectacle une satisfaction béate de gens du peuple, qui se plaisent à n’importe quoi, et qui trouvent tous les acteurs très bons.