« — Pour vous !
« — Oh ! bien, alors ! je viendrai vous demander cela un de ces jours… Voyons ! quand pourrais-je y aller ? Demain et les sept ou huit jours suivants, je ne suis pas libre… Mais, au fait, il y a ce soir ! Je n’ai rien à faire, ce soir ?… Non, rien… Pouvez-vous me donner quelque chose pour ce soir ? »
« Il est dans mon bureau depuis si longtemps que je n’ose lui refuser. Je lui délivre son coupon… Il le prend sans précipitation, il le met dans son portefeuille, puis tâche de ne pas s’en aller trop tôt. Quand il sera levé après m’avoir dit mille choses agréables, il semblera se rappeler soudain la conséquence, évidemment imprévue et accessoire, de sa visite : « Merci pour les billets ! »
« Le tapeur triste, charmante variété ! C’est l’homme qui n’a que des déboires, des chagrins, voire des douleurs morales… Il s’assoit d’un air accablé. Il semble qu’une neurasthénie implacable l’accule au suicide. Comment ne désirerais-je pas, de toutes mes forces, consoler, distraire ce pauvre homme en détresse ?
« Nous avons joué, l’année dernière, une pièce un peu fantastique, où l’on conduisait les enfants. J’ai reçu une trentaine de lettres d’enfants de tapeurs, de petits enfants mendiants dressés par leurs pères.
« J’ai connu un tapeur émérite, un champion, qui, lui, jouait de toutes les cordes : la joie ingénue du gentil gros garçon dont vous pouvez, avec un billet, faire un heureux ; la passion d’un affamé d’art, qui a besoin de vibrer, et à qui l’on se doit de procurer les nobles bonheurs qui sont nécessaires à sa vie intellectuelle !
« Ce tapeur m’avait déjà fait tous les coups de son répertoire. Il me parlait de ses parents de province. La province, sans relâche, lui envoyait une famille intarissable, dont tous les membres adoraient le théâtre.
« Il lui semblait que j’étais uniquement destiné à m’occuper de lui. Je n’avais pas d’autres fonctions. On m’avait placé là pour sa plus grande commodité, et le plus grand agrément des siens.
« Quand il eut épuisé toute ma bonne volonté, il s’attaqua à l’auteur, à qui il écrivit des lettres enthousiastes sur sa pièce. Ça donne toujours quelque chose. Mais il eut le tort de se montrer trop vite conquis. Ses louanges ne portèrent plus, et l’illustre écrivain finit par l’envoyer promener.
« Alors, il entreprit un haut personnage dont il n’avait jamais osé affronter la sévérité légendaire, le patron lui-même ! Le patron marcha deux ou trois fois. On lui servit les parents de province, la dette de reconnaissance à payer à un bienfaiteur, les deux petits fiancés qui seraient si ravis d’aller au théâtre ! Le patron donnait les places, parce qu’il ne savait pas au juste à qui il avait affaire. Ce fut par hasard seulement que nous eûmes l’occasion de parler du bonhomme. Le patron, enfin éclairé, se mit à le regarder d’un œil méfiant. Mais ce patron, avec son air à tout casser, est un homme timide, qui ne sait pas refuser…