— On ne suivra pas bêtement la grand’route, dit-elle. On prendra le sentier jusqu’à la rivière, et ensuite le bord de l’eau.
C’était la première fois que Catherine se sauvait de chez elle. Mais on aurait cru qu’elle n’avait fait que ça de toute sa vie. M. Planchet ne s’étonna que plus tard qu’elle eût abandonné avec si peu de difficultés le domicile paternel. Plus tard aussi, quand il connut mieux le tempérament primesautier de Catherine, et le peu d’agrément de la société de l’aubergiste, il s’expliqua mieux la fugue de la petite campagnarde. Il apprit aussi, par la suite, que Catherine avait perdu sa mère étant toute jeune… Pour le moment, ils ne se racontaient pas encore leurs histoires de famille. Il faut bien garder quelque chose pour les longues soirées d’hiver.
La rivière, qui n’était pas poursuivie par les gendarmes, s’en allait en peinarde dans la campagne, avec des détours. Elle savait qu’elle arriverait fatalement à son confluent… Au fond, c’était plus adroit pour les fugitifs de l’accompagner dans sa promenade paresseuse, au lieu de suivre une ligne à peu près droite où les criminels, et les gendarmes derrière eux, ont des tendances à se précipiter. D’autre part, la rive était bien couverte. A trente pas, on ne voyait pas si elle était déserte ou fréquentée.
Ils marchèrent ainsi pendant une bonne demi-lieue, Catherine parfaite d’insouciance, et M. Horace Planchet gagné, lui aussi, par cet air de souveraine sécurité. Ils aperçurent, à un coude de la rivière, un grand pont suspendu.
— Ça, dit Catherine, la route qui passe sur le pont, c’est une autre grand’route.
Un petit sentier, un peu avant le pont, lâchait espièglement la berge et s’en allait rejoindre le grand chemin, en grimpant en oblique sur le talus herbu. Ils firent comme lui. Arrivés au pont, ils virent un arbre qui les attendait depuis quelque temps déjà. Ils s’assirent à l’ombre complaisante qu’il étendait autour de son pied.
— C’est le moment de manger, dit posément Catherine.
… Manger quoi ? se demandait Planchet.
Mais, de son cabas, elle sortait tranquillement une demi-miche de pain bis et un fromage, enveloppé dans des feuilles.
« Comme elle me complète bien ! pensait Horace Planchet. A moi, le génie des grandes affaires. A elle, le sens pratique pour les petites nécessités de la vie. »