M. Planchet, même dans la belle saison, n’avait jamais aimé dormir sur un banc. Il proposa donc à Catherine la combinaison de camping qui lui avait déjà réussi une fois et qui lui avait valu indirectement l’avantage de faire la connaissance de la jeune fille. Il s’agissait de trouver dans Belfort un garage bien achalandé… Bien achalandé ? Pour les touristes du genre de M. Planchet, les garages bien achalandés ont ce désavantage d’être troublés par des allées et venues qui empêchent la clientèle non payante de profiter de l’hospitalité des limousines… Ils passèrent discrètement devant trois garages, mais chaque fois ils eurent l’ennui d’y voir des intrus en train qui de laver des voitures, qui de remonter des pneus, qui de se livrer à d’oiseuses conversations qu’ils auraient bien pu continuer chez le bistro voisin. De garage en garage, le hasard de leurs recherches les amena sur la place de la station. Planchet, qui avait son idée, entraîna sa compagne vers les salles d’attente. Mais, dans cette gare vigilante, un employé, inflexible d’apparence, se tenait sur le seuil et ne laissait entrer dans les salles que les voyageurs munis de billets.

Si les salles d’attente étaient bien défendues, il n’en était pas de même de la consigne des bagages, où M. Planchet avait jeté un regard explorant. Il vit contre le mur un tas de sacs qui lui parurent moelleux. Le tas semblait décroître en se rapprochant du mur. Il y avait un endroit sans doute où l’on pouvait se glisser entre le mur et le sommet du tas : ce dernier formerait ainsi une sorte de parapet qui vous masquait à la vue (M. Planchet avait une petite expérience de la guerre de tranchée). Le comptoir, qui fermait la consigne, offrait pour le moment une brèche, grâce au relèvement passager de la porte horizontale. Le préposé, en disparaissant momentanément, avait négligé d’abaisser ce couvercle de trappe. Vraiment, s’il n’y avait pas de préposés négligents, la terre serait inhabitable. M. Planchet avait encore sur lui sa boîte de pilules soporifiques ; il en offrit une à Catherine qui n’en avait jamais usé. Mais il lui fit comprendre que c’était une drogue très précieuse quand on avait une nuit à passer dans une consigne des bagages.

Hélas ! les sacs, si moelleux d’apparence, étaient des sacs de pommes de terre, et si efficace qu’il fût d’ordinaire, « l’Écrasol » pouvait difficilement lutter contre de telles conditions d’inconfort. Il opéra beaucoup plus sur Catherine. M. Planchet — cela valait peut-être mieux ainsi — s’éveilla au petit jour, secoua sa compagne… Et tous deux quittèrent leur gîte sans troubler le sommeil profond du préposé.

La gare et ses abords étaient heureusement déserts. Mais, de l’autre côté de la place, un établissement sans faste, déjà ouvert, offrait des cafés à vingt centimes et des petits pains à trois sous. Il semblait que le patron eût pris la mesure des disponibilités budgétaires de M. Planchet. Les quatorze sous y passèrent tout entiers. Cependant le café, bien que de qualité ordinaire, avait fortement ragaillardi nos voyageurs.

Certes, la situation de ce couple eût pu être plus favorable. Mais Catherine avait maintenant confiance dans Planchet et Planchet dans Catherine. Et puis, ils étaient contents d’être ensemble, et cette satisfaction n’était pas moins grande du fait qu’elle ne s’était pas formulée.

Ils s’en allaient à travers la ville comme deux touristes qui n’ont rien à faire et qui sont libérés de tout souci, au moins jusqu’à l’heure du déjeuner. Il était évident qu’à partir de midi, et peut-être avant, de nouveaux problèmes allaient surgir dans leur estomac. Pour le moment, il n’était encore question de rien.

Le temps est vraiment un élément sans mesure fixe. Trois jours de répit, trois heures même, c’est une éternité pour les gens habitués à la mâle vie d’expédients, tandis que le bon rentier, passif héritier de ses ancêtres, voit avec terreur arriver, à dix ans devant lui, la minute où sa situation peut être modifiée par une baisse possible des cours.

L’enseigne : Bureau de placement, aperçue au tournant d’une rue, ne provoqua chez M. Planchet aucun sursaut de surprise. Et cependant il était sûr que c’était pour eux le salut. Mais il estimait parfois que la Providence était à son service et ne s’étonnait pas que, bien stylée, elle se trouvât là à point nommé pour le tirer d’affaire.

La patronne du bureau semblait appartenir, par son âge et ses proportions, à l’époque reculée des mammouths. Elle avait dû être installée, bien avant sa complète croissance, entre ce mur et cette table échancrée, et sans doute elle s’était développée sur place, comme ces poires qui poussent et grandissent dans des bouteilles où elles n’auraient jamais pu entrer autrement, étant donné leurs dimensions et l’étroitesse du goulot.

A l’entrée des nouveaux venus, la dame souleva péniblement la moins lourde de ses paupières. Un grondement d’asthme se fit entendre en elle, comme en un volcan en demi-activité. Puis il sortit de ses lèvres une petite voix inattendue, alerte et toute jeune… Qu’est-ce que cette petite voix faisait donc dans ce corps-là ?