— Vous ne me croirez pas ? Mais, à l’instant même, — il n’y a pas dix minutes, — on me demande pour la même maison deux personnes. Un monsieur, en arrivant de voyage, a flanqué à la porte une miss et un valet : il les avait trouvés saouls perdus, vous imaginez-vous ? Et, à huit heures du matin, le monsieur a fait un tour dans sa cave et a constaté que ses casiers étaient bien dégarnis. Il s’est rendu compte — ce n’était pas sorcier — où avaient passé ses bouteilles. Dare-dare, il m’a lancé un coup de téléphone… Pensez-vous que vous ferez l’affaire ?

— Est-ce que ces personnes ne préfèreraient pas une femme de chambre et un précepteur ? allait dire le jeune Planchet. Mais il retint sa langue, pour ne pas « louper » la combinaison. Catherine, qui commençait à entrevoir ce que l’on attendait d’elle, tourna vers son compagnon un œil affolé ; mais M. Planchet la regarda avec une telle autorité qu’il la ramena à une soumission aveugle. La nouvelle règle de conduite de M. Planchet — au moins depuis vingt-quatre heures — c’est qu’il ne faut pas discuter avec le Destin et le prendre carrément au mot, quand il est en humeur de vous proposer quelque chose.

Il se demandait, d’autre part, — car la vie continuait à l’instruire — comment allait se régler une autre question importante : celle des certificats… Mieux valait prendre les devants…

— Je dois vous prévenir tout de suite, dit-il à la mandataire du Destin, que nous n’avons pas de certificats…

— Oh ! oh ! pas de certificats ?

— Voici pourquoi… Mademoiselle, ici présente, a toujours vécu dans sa famille… à travailler ses examens… C’est la première fois qu’elle se place…

— Ça n’en vaut peut-être que mieux, dit l’énorme dame… Elle n’a pas eu le temps de prendre de mauvaises habitudes. Mais, pour le valet de chambre, le manque de certificats, c’est plus embêtant…

M. Planchet ne songea pas un instant à indiquer, comme source de renseignements, la maison Lenormand fils et Normand, où l’on n’aurait guère pu célébrer que sa compétence en organisation de courses d’escargots. Mais il avait pris la forte résolution de mentir, et c’est étonnant, une fois le petit apprentissage achevé, quelles ressources cela peut donner dans la vie…

— … J’ai servi trois ans chez le marquis… le marquis de Saint-Nicolas. Mon maître était très content de moi et il m’aurait gardé à son service jusqu’à sa mort. Mais il a été nommé consul dans l’Amérique du Sud. Il m’a promis un bon certificat, qu’il a sans doute oublié de m’envoyer dans la bousculade du départ… Je le recevrai certainement d’un jour à l’autre.

La placeuse garda quelques instants le silence.