M. Planchet attendait avec anxiété le moment où il annoncerait que le dîner était servi. Derrière la porte du salon, il était comme le poilu guettant le signal de l’Heure. La ceinture un peu large de son pantalon ne l’inquiétait pas, car elle était soutenue par de fortes bretelles. Mais il rentrait, le plus qu’il pouvait, ses poignets dans ses manches trop courtes. Ses gants, de son prédécesseur, étaient un peu larges et trop longs. Il restait au bout de chaque doigt une petite poche inoccupée.
Enfin, la femme de chambre, déléguée spécialement par la cuisinière, baissa le drapeau du départ. M. Planchet ouvrit la porte à deux battants et lança un « Madame est servie ! » peut-être un peu vigoureux. Mais tous ces gens avaient faim et pensaient à autre chose qu’à faire des critiques d’intonation.
Il fallait apporter des assiettes de potage, aux dames d’abord, en commençant par la maîtresse de maison. M. Planchet se disait que la femme de chambre, qui remplissait les assiettes sur le dressoir, y mettait un niveau de potage un peu élevé au gré d’un homme dont les doigts de fil blanc sont plutôt longs. D’autant que la première assiette fut refusée d’abord par les premières dames pour des questions de régime, puis par la pauvre Catherine, toute engoncée dans sa faille noire et qui n’osait pas ne pas faire comme les autres, enfin par la jeune Olga, ravie de « couper » à la soupe à la faveur de la distance qui la séparait de ses ascendants. Cette première assiette errante fit le grand tour de la table et vint échouer devant M. le conseiller Frapotte, placé à la droite de la maîtresse de maison. Il était temps, car ces refus successifs avaient fini par alarmer M. Planchet, qui se demandait s’il ne devait pas les attribuer à la proximité excessive de ses doigts de gant et de la nappe refluante du potage, en mal constant d’horizontalité.
Le maître d’hôtel, après l’épreuve du potage, après avoir versé le vin du Rhin dans des verres hauts de pied, voyait arriver avec angoisse le moment où il faudrait apporter le Bourgogne ; car la richesse et l’extrême propreté de surtouts de dentelle l’impressionnaient et il craignait de les maculer d’un vin rouge horriblement visible, qui gênerait les desseins de la maîtresse de maison, au cas où elle aurait tenu à faire servir ce linge de table pour une autre occasion. Aussi éprouva-t-il un certain soulagement, en servant des filets de sole aux épinards, quand il vit un convive laisser tomber en deçà de son assiette un peu de légumes verts.
Il y avait deux plats de poisson, l’un dévolu à la femme de chambre, l’autre à M. Planchet. Celui-ci avait soigneusement étudié son affaire ; mais il y eut une fausse manœuvre, et presque un tamponnement, au moment où il s’agit de servir M. Chalabert, l’industriel belfortain. La femme de chambre l’emporta et passa de la sole à ce monsieur, tandis que Planchet, désorbité, ayant perdu le fil, errait le plat à la main, autour de la table, à la recherche d’autres dîneurs non pourvus.
En somme, à part ces fautes vénielles, tout semblait marcher sans trop d’encombre. M. Planchet, au moment de la selle d’agneau, avait acquis dans son nouvel emploi assez d’aisance et de désinvolture pour se permettre de suivre la conversation.
Il était en train de présenter son plat à une dame, quand il entendit le maître de la maison prononcer ces paroles :
— Mon chauffeur a eu un accident. Il vient de m’en téléphoner les détails. Nous l’avions laissé partir seul de Bront-les-Eaux…
M. Planchet, le cœur battant, écoutait avec une telle attention, qu’il oublia de retirer son plat et que la dame, qui avait déjà pris trois tranches d’agneau, lui dit de guerre lasse :
— Merci, merci, c’est assez…