Le repas des domestiques rassemblait ce jour-là cinq convives : la cuisinière déjà nommée, une courte fille de cuisine, boulotte et la plus tachée de rousseurs de tout le département. Adèle, la femme de chambre, était une brune sans personnalité. Le cinquième convive, c’était un jardinier terreux à qui on ne pouvait reprocher, étant donné son métier rude, d’avoir les ongles noirs, mais que l’on était prêt à dispenser de la vaine entreprise d’essayer d’en améliorer l’aspect avec la pointe de son couteau.
La conversation ne fut pas animée. M. Planchet mangeait, ce qui l’aidait à garder une prudente réserve. La cuisinière fit simplement allusion au dîner du soir : on attendait une dizaine d’invités. « Pour un jour où il y avait un nouveau domestique, ce n’était vraiment pas trouvé. » Ce fut aussi l’avis tout intérieur de M. Planchet.
L’après-midi, en l’absence des maîtres, fut assez paisible, M. Planchet, sur une échelle, nettoya les carreaux de la salle à manger, guidé discrètement dans son travail par la nouvelle maîtresse de français.
Vers cinq heures, la voiture ramena les patrons et la petite fille. Comme elle n’avait pas suffisamment pris d’exercice, on envoya Olga faire un tour dans la verte campagne, accompagnée de Catherine, qui lui donna, chemin faisant, une très bonne leçon de botanique pratique, en lui apprenant le nom usuel d’un certain nombre de végétaux.
Planchet s’était retiré dans sa chambre mansardée. Il s’étendit sur son lit : c’était sa posture habituelle de méditation. Il était rare que cette méditation n’apportât pas quelque remède passager aux ennuis de l’heure présente en envoyant le méditant dans l’indulgent pays des songes…
A six heures, il fut réveillé par la femme de chambre, qui lui remit le costume de gala sous lequel il devait servir à table et qui n’était autre que le frac de mariage, glorieux trente-cinq ans auparavant, du maître de la maison.
La table — de seize couverts, ma foi — fut disposée par la femme de chambre et M. Planchet, sous l’œil souverain de la patronne. M. Planchet avait assez souvent dîné dans le monde pour ne pas se montrer trop profane au cours de ces préparatifs. Jusqu’à ce moment, il n’avait pas trop d’anxiété, mais il n’osait penser à la question du service : il savait qu’il n’était pas spécialement « adroit de ses mains ».
Il apprit avec ennui que, la jeune fille mangeant à table, l’institutrice figurerait également parmi les convives, pour faire un nombre pair. A cet effet, la garde-robe de la patronne fut également mise à contribution, et une robe de faille noire, peut-être un peu ample pour elle, fut octroyée à la jeune Catherine.
Vers huit heures seulement, les invités commencèrent à arriver.
Trois ou quatre chargements amenèrent l’effectif complet dans des torpédos, des cabriolets et des limousines.