— Dites-lui de faire deux listes, une pour elle, une pour vous. La liste pour vous, bien entendu, vous me la donnerez et je trouverais bien un moment pour vous expliquer les mots. Je vais d’ailleurs vous dire ce qui va se passer. Les enfants — mon élève était comme ça — aiment beaucoup interrompre la lecture pour poser des questions. Mais, du moment que ce sera un travail pour elle et qu’il faudra se donner la peine d’écrire des mots, surtout à double exemplaire, vous verrez qu’elle s’arrêtera beaucoup moins et qu’elle fera semblant de comprendre bien des mots qui lui échapperont.

Catherine, malgré ces excellentes directives, n’était pas du tout rassurée. Elle regarda Planchet et celui-ci vit qu’elle avait des larmes tout près des yeux. Alors, il lui mit sur le front un bon baiser de frère protecteur. Et très gentiment, avec le plus grand naturel, elle le baisa sur la joue…

Évidemment, avec son petit air de ne pas les gâter, le Destin leur envoyait de bonnes compensations.

On devait lire, avec Olga, une demi-heure de Fénelon. Mais, premier succès de la combinaison Planchet, dès que Catherine, tant bien que mal, eut exposé à son élève sa manière de donner la leçon, le zèle de la jeune Olga se trouva un peu refroidi, et en faisant remarquer qu’il était tard et qu’elle n’avait plus beaucoup de temps avant de partir avec ses grands-parents, elle demanda à sa maîtresse de remettre la première leçon au lendemain ; ce qui lui fut accordé généreusement par Catherine, qui remarqua avec satisfaction que son élève n’était pas aussi studieuse qu’elle en avait l’air.

On vint chercher en auto Monsieur, Madame et la petite fille. C’était la voiture des gens chez qui ils allaient déjeuner. La placeuse avait bien dit à Planchet que ses nouveaux maîtres avaient une auto. Mais Planchet ne se demandait pas où était cette voiture. Il avait vu, en entrant dans l’allée, un garage fermé et il ne savait pas si ce garage contenait ou non une auto. Comme il se tenait à la portière de la limousine, qui s’était arrêtée devant le perron, il entendit son maître dire au chauffeur :

— Heureusement que nous vous avons pour nous transporter : mon chauffeur m’a envoyé un télégramme pour me dire qu’il était immobilisé à quelques lieues d’ici. J’espère que, d’ici ce soir, il aura pu réparer. Je ne sais pas au juste ce qui lui est arrivé…

M. Planchet ne prêta à ces paroles qu’une attention distraite. Le Destin néglige de souligner au crayon rouge les réflexions ou les incidents qui devraient nous intéresser d’une façon particulière.

Cependant Catherine était installée dans sa chambre, où M. Planchet avait été chargé de disposer une petite table pour faire manger l’institutrice. La cuisinière lui montra où étaient les serviettes et l’argenterie. Cette cuisinière, heureusement pour M. Planchet, était une femme taciturne qui, à la suite de déceptions conjugales ou autres, avait pris le parti de vivre seule avec sa pensée. Elle aida le nouveau valet de chambre à préparer le panier de l’institutrice, avec le linge de table, les couverts et plusieurs assiettes doubles, abritant l’une des œufs, l’autre une tranche de jambon et de la salade de haricots rouges, l’autre un morceau de gruyère et un fruit, le tout accompagné d’une bouteille de vin blanc et d’un verre. Estelle (la cuisinière) voulut bien ajouter qu’avec l’autre institutrice une bouteille devait faire deux repas. Elle dédaigna de dire aussi que la personne renvoyée compensait ce rationnement par de sournoises visites au cellier.

Planchet, chargé de victuailles, monta l’escalier avec beaucoup de précautions. On pense bien que Catherine l’aida à disposer sa table, si toutefois on peut appeler aider le fait d’accomplir la besogne tout entière, pendant que la personne à qui on donne un coup de main est tranquillement assise sur un fauteuil et vous regarde travailler avec une extase sympathique.

Il fallut que le serveur acceptât un œuf et un petit morceau de jambon, bien qu’il protestât et qu’il affirmât que son tour allait venir à l’office.