A la caisse, on délivra à M. Planchet ses appointements du mois en cours, plus une somme honorable et modérée, prévue dans son engagement pour le cas de rupture.
Séparée d’un de ses éléments, la banque Lenormand fils et Normand, dans son haut immeuble de pierres de taille, ne semblait pas avoir perdu un atome de sa solidité. D’autre part, M. Horace Planchet, en s’éloignant du quartier habituel de ses opérations, marchait d’un pas fort alerte, l’esprit ragaillardi par le changement qui survenait dans sa vie et la poche lestée de quatorze cents francs, dont on ne pouvait dire à la vérité qu’ils ne devaient rien à personne, mais tout au moins qu’ils ne régleraient pas plus de deux cent cinquante francs de créances, soit un arriéré de pareille somme dû à la concierge-femme de ménage, chargée de mettre en ordre la petite chambre meublée de M. Planchet.
Arrêté maintenant devant une affiche, M. Planchet en soupesait les termes avec une certaine émotion.
Il y était question du casino de Bront-les-Eaux et d’une « Boule » qui fonctionnait à partir du mois de mai.
Or l’on était en juin et M. Planchet, à ses fonctions d’organisateur de courses d’escargots, joignait une autre spécialité, intéressante elle aussi, de calculateur de systèmes pour le jeu de la boule. Son tiroir de la banque, qu’il avait vidé après son passage à la caisse, outre les quatre escargots de race pure et leurs feuilles de salade (le tout remisé pour l’instant dans une poche de pantalon), avait contenu une liasse épaisse de notes, calculs soigneusement vérifiés sur quinze mille boules et qui avait permis d’établir un système extraordinaire, assurant une rente de 768 (sept cent soixante-huit) francs par jour pour une présence effective de neuf heures à la table de jeu.
Voilà pourquoi M. Océan, qui s’imaginait avoir brisé la carrière de ce jeune homme de vingt-neuf ans, génie étiolé dans un bureau, l’avait en réalité lancé sur le chemin du milliard.
M. Horace Planchet était, depuis l’âge de douze ans, orphelin de père et de mère et recevait deux mille francs par an de M. Luc Planchet, son oncle, un vieux célibataire qui possédait un grand nombre de fermes dans l’État fort prospère de l’Uruguay. Les deux derniers billets reçus avaient été employés, l’automne précédent, à régler quelques différences de mines d’or et de pétrolifères.
Le versement prochain n’était attendu qu’en octobre, c’est-à-dire à une époque où M. Planchet, enrichi par la boule, pourrait affecter ces deux mille francs dérisoires à l’achat de quelque babiole.
Cependant le jeune Horace était arrivé sur le seuil de sa demeure. La concierge était sur le pas de sa porte…