— Madame Jarru, je pars ce soir pour un voyage assez long. Il faudrait faire ma valise.
— Le temps d’aller chercher mon lait et je suis à vous.
Horace monta à ses appartements, en empruntant l’ascenseur jusqu’au sixième étage. A cette altitude, un petit escalier supplémentaire grimpait rapidement jusqu’à un sommet plus élevé. La chambre de Planchet n’était pas exagérément petite. Le plafond, à un moment donné, s’inclinait avec grâce, ménageant l’ouverture d’une fenêtre qui n’était pas tout à fait une fenêtre ni tout à fait une lucarne (Rostand aurait fait là-dessus un joli poème). Planchet, en attendant la concierge, jugea qu’il fallait accorder quelques instants à la méditation. Il s’étendit sur son lit, après avoir soigneusement retiré sa plus belle (et sa plus vilaine) jaquette, qu’il déposa sur une chaise. Puis il ferma les yeux pour mieux rassembler et concentrer ses idées.
Il lui resterait, son voyage et les plus criardes de ses dettes payées, environ mille francs. De cette somme, il ferait quatre parts égales… quatre parts… de deux cent cinquante… deux cent cinquante… Il descendait dans un hôtel simple… un peu champêtre… oui… sur le bord de cette route… hôtel champêtre… un grand pré… verdure… eau… Puis il glissait sur cette eau jusqu’à une ville arabe hérissée de tours…
Mme Jarru qui entrait, après avoir frappé deux fois sans obtenir de réponse, avait le respect du repos d’autrui, et même du repos diurne… (quand on est la femme d’un gardien de la paix, qui a parfois un service de nuit…). Aussi, la lettre du courrier de trois heures, qu’elle tenait à la main, l’inséra-t-elle doucement dans une poche de la jaquette, puis commença à préparer la valise, en envoyant de temps en temps un coup d’œil maternel au jeune allongé et sans remarquer que de la poche du pantalon s’évadaient, un, puis deux, puis trois escargots, avides d’air et de lumière.
Ce n’était pas un sentiment d’économie qui avait décidé M. Planchet à prendre un billet de troisième classe. Mais il fallait consacrer le plus de capitaux possible à la mise en œuvre du système de boule.
D’ailleurs, quand les voitures de toute classe sont bondées, comme il arrivait cet après-midi de samedi, on est aussi bien dans un couloir de troisièmes que dans un couloir de premières. Les ressorts des wagons neufs sont toujours excellents. En troisième, on a même l’avantage d’être mieux calé, mieux protégé contre les cahots par des voyageurs plus étroitement compressés. A cet égard, la situation de M. Planchet était idéale : il avait à sa droite une dame dans la force de l’âge, magnifiquement proéminente, et, à sa gauche, un homme en casquette, bien obèse lui aussi, et qui poussait toutes les minutes le rugissement pacifique du cracheur. Comme toutes les personnes dont le larynx est constamment embarrassé, ce gros homme avait les yeux pleins de rêve.
Le train partait à dix-sept heures. Il devait parvenir à Bront-les-Eaux à vingt et une heures et « ne comportait pas » de wagon-restaurant. M. Planchet, qui adorait manger en chemin de fer, avait emporté un sandwich à la langue et deux tablettes de chocolat. Il comptait consommer le tout vers l’heure du dîner. Mais les dernières usines de la banlieue étaient à peine atteintes qu’il avait déjà entamé son repas. C’était un garçon d’appétit robuste et qui ne pouvait rester très longtemps à portée d’un sandwich à la langue.
Les vivres une fois épuisés, il fallut bien, pour s’occuper, guetter les kilomètres au passage, afin de chronométrer la vitesse du train, sans montre à secondes d’ailleurs, mais en comptant les secondes par un mouvement cadencé des dents du bas choquées doucement contre les dents du haut. Malheureusement, beaucoup de poteaux kilométriques vous échappent, soit qu’ils se cachent au passage, ou qu’un imbécile convoi de marchandises vienne croiser votre train au moment qu’il ne faut pas.
Apercevoir au vol les noms des petites gares, que brûlent les express, il vaut mieux ne pas y songer ; ces petites stations se vengent d’être dédaignées en gardant un jaloux incognito.