Vers sept heures du soir, le sandwich à la langue et le chocolat ayant été digérés rapidement par l’effet de la position verticale, le voyageur trouva un nouveau sujet de distraction dans les affres de la faim. Or, comme nous l’avons dit (page 17 de l’indicateur, note 24), il n’y avait pas de wagon-restaurant dans le train 71, et ce rapide ne s’arrêtait pas avant Bront-les-Eaux… La Providence, heureusement, veillait : un petit tamponnement s’était produit, un quart d’heure avant le passage du train, dans une gare d’importance moyenne. Le fier rapide put stopper dans cette station indigne de lui, et M. Planchet put se restaurer avec un âcre bock et deux poudreuses brioches de la veille. Il ne goûta aucun plaisir à cette hâtive collation, non à cause de la qualité médiocre des victuailles, mais parce qu’il ne songeait qu’à ce funeste retard, qui le ferait arriver à Bront-les-Eaux après la fermeture du Casino et de la boule.

C’est ce qui se passa, en effet. Il était minuit cinq quand ils entrèrent en gare de Bront. Une lune narquoise éclairait leur déconvenue.

L’hôtel, repéré dans l’après-midi par Planchet sur un guide du pays, se trouvait à huit cents mètres de la station. La plupart des porteurs étaient allés vers un lit bien gagné. Il ne restait sur les quais que deux octogénaires qui n’avaient pas besoin de sommeil et dont l’aide fut d’ailleurs accaparée par des voyageurs plus diligents. Aucun omnibus, au nom de l’hôtel du Berri n’attendait devant la gare. Planchet, une valise à la main, s’en alla le long d’une allée bordée d’arbres. De temps en temps, il posait sa mallette à terre, s’asseyait dessus et jouissait mal de la pureté du soir.

On lisait bien sur la façade : Hôtel du Berri, mais toutes les fenêtres étaient fermées, et la porte d’entrée paraissait close pour l’éternité. Planchet sonna une demi-douzaine de fois. Il comptait jusqu’à trente et resonnait à nouveau, décidé à sonner toute la nuit, faute d’occupations. Aussi, fait à cette idée, fut-il très surpris et presque déçu lorsque la porte remua, doucement entre-bâillée, et qu’il aperçut devant lui un somnambule grisonnant qui tenait un bougeoir à la main. Planchet, de Paris, avait fait téléphoner pour retenir une chambre. C’est ce qu’il expliqua au somnambule, qui semblait ignorer toutes les langues terrestres. Cependant, par une sorte de miracle, cet homme âgé le conduisit sans hésiter au deuxième étage, par un escalier assez vaste. M. Planchet eut le temps d’apercevoir un ascenseur qui dormait dans sa cage.

La chambre où le jeune homme pénétra, à la suite de son guide, était de fort belles dimensions. Le bougeoir du veilleur y remuait de grandes ombres. Une lampe électrique s’alluma au plafond, puis sauta à la tête du lit. L’homme de nuit avait disparu sans mot dire.

La plus stricte et la moins accueillante chambre d’hôtel ne cause aucune impression de détresse à un homme tout près de réaliser une fortune colossale. Planchet ne ressentait qu’une vive impatience d’être au lendemain. Il se disait que la nuit serait interminable et qu’il ne pourrait fermer l’œil. A peine au lit, il plongea dans un sommeil profond.

Le casino de Bront-les-Eaux est de construction récente. Il a été édifié par une Société parisienne, entraînée par un architecte ardent qui aimait son métier et qui, de concert avec des entrepreneurs avides de travail, fit sortir de terre, dans ce pays en friche, une trentaine de villas.

Ces villas furent louées à des actionnaires de la Société thermale, désireux d’augmenter le contingent des baigneurs, puis à des étrangers, dont quelques-uns avaient traversé les mers sur la foi d’un article de journal signé d’un docteur inconnu, mais dont le nom, une fois imprimé, avait pris une autorité subite. Peu à peu, autour du noyau primitif, s’étaient agrégés des amateurs de golf, de tennis et des jeunes filles, qui ne s’étaient pas vouées à un célibat éternel. La venue, d’ailleurs inopinée, d’un maharadjah avait consacré la station.

Le Casino, sous prétexte de style moderne, montrait des murs blanchis à la chaux et sans coûteuses pâtisseries. M. Planchet, en y pénétrant, ne se souciait en aucune mesure des ornements architecturaux. Il obtint facilement une carte de quinze jours et courut à la boule. Il lui semblait que chaque minute de retard était dérobée à la vie heureuse et riche qu’il allait mener sous peu de jours.

Nous pouvons révéler maintenant en quoi consistait le système de M. Planchet. L’inventeur ne nous en voudra pas, car, pour diverses raisons que la suite des événements éclairera sans doute, il est peu probable qu’il tienne à s’en réserver le monopole.