On attend la sortie de dix numéros que l’on note dans l’ordre. Puis on pose une mise sur chacun des deux numéros le plus fréquemment sortis. On mise d’abord un franc, puis deux francs, puis six francs, puis un louis.

Les premiers résultats furent très honorables.

M. Planchet, avant le déjeuner, avait encaissé un bénéfice de cent dix-sept francs. Ce n’étaient pas encore les millions annoncés à l’extérieur, mais le maximum de mise est si faible à la boule ! M. Planchet envisagea la possibilité d’engager des hommes de confiance, au nombre de dix ou douze, et qui joueraient tous son système, selon ses indications. Mais l’administration remarquerait peut-être ces dix ou douze personnes jouant un jeu identique et l’on prierait sans doute M. Planchet et sa bande d’aller opérer ailleurs. Qu’importait ? M. Planchet aurait à ce moment des fonds considérables et il irait travailler à Monte-Carlo…

En tout cas, ces hommes de confiance ne pouvaient se trouver d’un instant à l’autre dans cette petite localité de Bront. L’après-midi, M. Planchet se contenterait de bénéfices minimes, comme il avait fait le matin. Peut-être, comme il jouerait plus longtemps, arriverait-il à ramasser un pauvre billet de mille francs. En tout cas, il ne fallait pas considérer cet après-midi d’attente comme une séance d’affaires, mais comme quelques heures de distraction.

Le coup de perte, qui, selon les calculs de M. Planchet, ne pouvait se produire qu’une fois sur douze cents séances de jeu, par un de ces méchants caprices du Destin, complètement imprévisibles, arriva précisément ce jour-là. L’après-midi, qui pouvait rapporter mille francs à peine, coûta à peu près cette somme, c’est-à-dire le saint-frusquin de M. Planchet. Le billet de cinquante francs qu’il pouvait devoir à l’hôtel, et qu’il avait mis de côté dans une petite poche, fut employé comme la garde, à Waterloo, et subit un sort analogue.

M. Planchet avait tout de même encore cinq francs sur lui quand il sortit du Casino ; ce qui indique qu’il n’était pas le pire joueur de la terre. Sur les bancs de la place se trouvaient une douzaine de petits bourgeois à mine honnête : tout à fait les hommes de confiance dont il avait été jadis question.

M. Planchet entra dans le bureau de poste comme un homme sûr de ses décisions et rédigea une dépêche à l’adresse de M. Luc Planchet, Montevideo. Il demandait simplement dix mille francs par mandat télégraphique. L’affaire était sûre maintenant : le coup de perte qui venait de se produire ne se reverrait sûrement pas avant deux mille séances et la fortune de M. Planchet, d’ici là, serait édifiée.

Il n’y a rien de plus absurde que les tarifs télégraphiques. Il semble bien que, plus le destinataire de la dépêche habite loin, plus l’appel qu’on lui adresse indique un besoin urgent et doive émaner d’une personne embarrassée dans ses finances, mettons simplement fauchée. Or, c’est à ce moment que l’employé du guichet émet des prétentions injustifiables, comme de réclamer deux cent vingt francs à un monsieur qui dispose en tout et pour tout d’une thune en papier, pas trop défraîchie d’ailleurs.

Le pont de Bront surmonte d’une centaine de pieds le lit mal rembourré d’un pauvre petit sous-affluent rural, qui veut bien traverser la ville parce que la géographie l’exige ainsi, mais qui aimerait autant borner à une campagne déserte un cours sans aucune prétention.

Surtout cette rivière modeste ne tient nullement à la célébrité que lui donnerait un journal local, si elle recevait inopinément, du haut du pont, un monsieur dégoûté de la vie, qu’elle ne serait même pas capable de noyer dans ses eaux indigentes, bonnes tout au plus à étancher les blessures produites par les pierres du fond.