D’ailleurs, aucun événement de ce genre ne devait être enregistré ce jour-là par le Réveil de Bront-les-Eaux. M. Planchet s’était bien assis sur le parapet. Il avait bien introduit entre ses dents le canon d’un browning chargé qu’il avait pris pour son voyage (et maintenant pour le grand voyage). Mais, rebuté par le froid de l’arme, avant-coureur du froid de la mort, il avait jeté son revolver dans la rivière, sans réfléchir que cet objet meurtrier peut, à l’occasion, aider un homme à vivre, si on l’échange contre quelques dollars.
M. Planchet quitta définitivement le parapet pour le trottoir. La hauteur du pont l’impressionnait et il n’eût affronté la chute qu’après s’être un peu brouillé l’esprit par une balle de revolver…
Au coin du quai et de la grande rue, un pharmacien exposait un carton rouge, où se dévoilait généreusement, en lettres blanches, le nom d’un nouveau produit : l’Écrasol. Il promettait une nuit de douze heures pleines aux personnes nerveuses qui useraient de ses pilules. M. Planchet pensa que c’était une affaire pour lui. Il se procura une boîte de cette drogue qui ne coûtait que trois francs… Le temps était beau. Il se dit qu’il dormirait très bien dans quelque pré moelleusement capitonné des environs.
M. Planchet était tellement impatient d’oublier les casinos, les intolérables mécomptes du calcul des probabilités, l’éloignement absurde de l’Uruguay et le souci de la côtelette quotidienne, qu’il ouvrit la boîte tout de suite et, au lieu de la pilule indiquée, en avala d’un seul coup une demi-douzaine. Le sommeil ne le terrassa pas instantanément, mais il lui sembla qu’il était « groggy », comme un boxeur qui vient de prendre un bon coup sur le tournant de la figure. S’il eût été de sang-froid, aurait-il eu le « culot » de pénétrer dans ce garage, vide d’ailleurs à cette minute ?
Une merveilleuse six-cylindres, carrossée en limousine, se trouvait sous le hall en compagnie d’autos plus ordinaires. M. Planchet, qui n’était pas regardant, alla droit à cette voiture imposante et ouvrit carrément la portière… Il y avait dans le fond un amas de couvertures et de fourrures. M. Planchet s’étendit sur la banquette, mit sous sa tête fragile un petit coussin pneumatique, se recouvrit complètement avec les riches pelisses et se laissa aller, pour un temps indéterminé, aux bienfaits de « l’Écrasol ».
Huit heures du matin. La scène se passe devant le garage. M. et Mme Gradimbourg, les gros usiniers de Belfort, sont en train d’interroger le ciel, qui ne leur répond rien de catégorique. Ils sont en costumes de voyage et Mme Gradimbourg a confié au mécanicien une petite cage, cottage de deux serins.
Ayant suffisamment contemplé la nue, M. et Mme Gradimbourg se regardent maintenant l’un l’autre.
— Oui, dit M. Gradimbourg, la sagesse, la vraie sagesse serait d’envoyer Célestin tout seul par la route, pendant que nous prendrions le train…
— Comme tu voudras, dit Mme Gradimbourg.
— C’est comme tu préfères, dit son mari.