Il a encore d’autres fonctions délicates. Le matin, à 8 heures, il se met en campagne pour s’occuper de tous les meubles que le magasin du théâtre n’est pas en état de fournir. C’est lui également qui découvre les phénomènes : l’homme qui doit, en coulisse, imiter le rossignol, le montreur d’ours et son ours pour la fête villageoise du « un ». Il s’occupe en général du recrutement des artistes de second plan.

Ce pouvoir souverain que, dans les premières répétitions, il avait à l’avant-scène, il le retrouvera quelques jours après le succès, quand il dirigera, cette fois en maître absolu, les répétitions des doubles.

Souvent, pas toujours, ces répétitions se font un peu à la flan, comme le maniement d’armes dans la cour du quartier, quand c’est un gradé modeste qui surveille l’exercice et que l’officier de semaine n’est pas en vue.

Les doubles, c’est un certain nombre de personnages secondaires qu’une angine subite des protagonistes appellera un soir à un rôle capital. Honneur éphémère et surtout obscur, car les notes de presse, pendant tout le temps que durera le remplacement, resteront singulièrement muettes sur cette substitution. C’est seulement quand le titulaire aura repris son rôle que l’on rendra un tardif hommage à « M. Troupanel qui, pendant la maladie de son camarade, etc. ». L’important est que les spectateurs soient désormais assurés de trouver la vedette à son poste et ne soient plus exposés à y rencontrer M. Troupanel.

M. Troupanel sait tout cela et témoigne de peu d’ardeur à apprendre le rôle de son glorieux camarade. Parfois, pour doubler la prima donna, on est obligé d’engager une artiste en dehors du théâtre. Celle-là, si elle est jolie et si elle a une bonne réputation de talent, ne s’y met pas non plus avec beaucoup de fougue. Elle sait très bien que si le bruit se répand qu’elle fera de l’effet dans le grand rôle, la vedette la plus fragile de santé est capable de retrouver une robustesse à toute épreuve et ne manquera pas une représentation.

L’accessoiriste

L’accessoiriste, comme son nom l’indique, est chargé du service des accessoires. C’est lui qui s’occupe des verres, des assiettes, des filets de sole en banane, du blanc de poulet en biscuit, du champagne en eau gazeuse, du cognac en eau teintée, des lettres, des télégrammes, des poignards, des revolvers.

Il ne se manifeste pas dès les premières répétitions. Les artistes boivent encore dans des verres absents et savourent avec délices des mets impondérables. Le vicomte, au moment où il doit exhiber le document révélateur, a plongé la main dans une des poches intérieures de sa jaquette, en a sorti rien du tout, qu’il a tendu fièrement à la comtesse. Celle-ci a lu la lettre fatale dans la paume de sa main ouverte, comme une femme pour qui la chiromancie a des secrets imprévus.

Peu à peu des accessoires provisoires ont fait leur apparition. La table du souper, que doit recouvrir un jour une nappe somptueuse, est pour le moment un pauvre meuble en bois blanc. On sable un champagne invisible dans des gobelets cabossés.

L’accessoiriste a dans son tiroir des billets de la Sainte-Farce, auxquels il tient comme à des vrais billets. Quand, à la représentation, Serge tendra au vicomte une liasse des fausses banknotes, celui-ci les mettra à l’abri dans son pardessus boutonné. Mais il ne les possédera pas longtemps. Car, à peine sorti de scène, il verra se dresser devant lui l’accessoiriste, qui lui dira simplement : « Mes billets ». Et le vicomte, sans piper, lui remettra le produit de son chantage.