Le vicomte, depuis les répétitions, a beaucoup changé. Il s’est vieilli, ou plutôt il a cru se vieillir. Il a étendu sur ses cheveux une sorte de confiserie argentée. Ainsi, il paraît à peine l’âge qu’il a vraiment dans la vie.
Pour garantir les personnages de la pièce contre un froid imaginaire, on a allumé une lampe à verre rouge dans la cheminée, derrière un solide feu de bois en tôle. C’est là que la comtesse jettera le paquet de lettres, que l’accessoiriste recueillera pieusement de l’autre côté du décor, pour la représentation suivante.
Il y a des accessoires qui ne peuvent resservir, tels que les enveloppes à cinq cachets rouges, que l’on décachète violemment. Ces enveloppes, c’est l’orgueil de l’accessoiriste, qui les prépare chaque soir avec amour. Et pourtant, il est bien rare qu’on le félicite de son zèle. Mais sa satisfaction intime lui suffit. Il aime son métier et serait très heureux s’il n’avait pas un souci cruel : les armes à feu, dont il a la garde et dont il doit assurer le bon fonctionnement.
Quand le revolver, qui devait abattre le traître, rate sinistrement, à la joie indécente du public, il y a quelqu’un, en coulisse, qui blêmit et qui chancelle, atteint au plus profond de son honneur.
Brec
Dans ce théâtre où l’on répétait ma pièce, Brec était depuis trente-cinq ans un employé minuscule, par la taille et par la fonction. Employé à quoi ? Aux accessoires, peut-être ; mais il n’était pas accessoiriste en pied. C’était lui qui faisait les commissions de tout le monde, quand le groom de la direction était absent ou trop nonchalant. Brec allait chercher une voiture pour l’auteur, un petit pain pour la comédienne affamée, ou, sur l’injonction du régisseur, apportait un crayon presque toujours sans mine. Cinq ou six fois dans sa vie, à des changements de directeur, on l’avait essayé comme souffleur aux répétitions, mais son registre vocal se composait de deux voix, une imperceptible et l’autre formidable, capable de couvrir l’artillerie d’une armée en pleine préparation d’attaque. Quand on l’avait entendue, cette voix étrange, on regardait Brec avec une telle stupeur qu’il n’osait plus la sortir.
Le groom de la direction, la femme de ménage du concierge, le chasseur de la poste étaient tous, et de très haut, les supérieurs de Brec sur qui, de tous les degrés de la hiérarchie, des injures tombaient sans relâche, mais elles ne lui arrachaient même pas un sourire. Il attendait la fin du chapelet, puis faisait un signe de tête, comme pour dire à l’insulteur : « Vous pouvez disposer ».
Brec était le plus indifférent des martyrs. C’est à peine si parfois, de la plus petite de ses deux voix, il disait au chasseur : « Ferme ! » ou : « Ça va ! » au groom de la direction. Des artistes et des auteurs il recevait parfois un petit pourboire qu’il accueillait sans grâce et sans hostilité, d’un simple hochement de tête approbateur.
Les légendes les plus romanesques et les plus contradictoires circulaient sur sa vie privée. Personne ne les avait contrôlées, car il habitait dix minutes plus loin que le point terminus de son métro. On prétendait qu’il était de noble famille et d’autres racontaient qu’il avait une femme énorme et onze enfants perpétuellement en bas âge.
Les auteurs nouveaux de la maison ne manquaient pas, le soir de la générale, de demander à Brec : « C’est un succès ? » De mémoire d’homme, il avait toujours répondu : « Pour sûr », ayant remarqué d’instinct qu’il n’y avait pas pour lui de réponse plus profitable.