Mais sa taille avantageuse, l’élégance de ses costumes permettent de l’utiliser et de lui confier le rôle de monsieur en smoking qui, au début d’un acte, écoute, le cigare à la bouche, un autre fumeur visiblement plus important. Ou bien encore, il est le jeune homme, en pantalon et chemise blancs, qui passe au fond du théâtre, une raquette à la main. Parfois il a la gloire d’être censé faire la cour, à la cantonade, à l’héroïne, et sera même honoré, dans la pièce, des soupçons d’un jeune premier à 10.000 francs par mois.
Mais, d’une façon générale, ce qui lui arrive se passe en coulisse. Il case donc assez vite son rôle dans sa mémoire et peut employer ses loisirs à écrire des lettres sans nombre aux auteurs qui, bien entendu, sont toujours des « maîtres ».
Au nouvel an, la première carte que ces écrivains reçoivent est celle de ce fidèle.
Il s’éloigne passablement de l’ancienne conception des acteurs errants, compagnons sans souci, méprisés par les marchands drapiers. C’est un garçon sobre, réservé d’allures, mesuré dans ses propos. Il n’aime ni l’aventure, ni la fantaisie, ni même le théâtre. Il lui plaît seulement d’exercer la profession d’artiste dramatique. Voilà en quoi consiste son feu sacré.
Flamme point négligeable, certes, puisqu’elle le stimule sans cesse et le pousse à écrire ses lettres inlassables aux auteurs, à leur faire, à des intervalles courts et réguliers, de persévérantes visites.
« Maître, ce n’est pas mon genre de me mettre en avant et de venir parler de moi. Il faut que je me force… »
C’est qu’il est sincère. Il faut qu’il se force. Mais il se force bien.
Les Attributs du pouvoir
On s’illusionne souvent sur la puissance des gens, sous prétexte qu’ils semblent occuper un emploi d’une haute importance, et qu’ils sont vêtus d’un costume impressionnant.
Il y a une quinzaine d’années, un dimanche, je passais, vers deux heures, devant un grand théâtre du Boulevard. On y jouait le Bossu, une pièce que je ne me lasserai jamais de revoir… J’y retrouve, à chaque représentation, ma haine fidèle du tortueux Gonzague et mon éternelle sympathie pour Cocardasse et Passepoil… Je suis les péripéties du drame avec angoisse, comme si ce qui est écrit et que je sais par cœur n’était pas définitif, et comme si le traître allait échapper, ce jour-là, à la fatalité du texte.