J’entrai par l’escalier des artistes, salué par un geste amical du concierge qui me connaît très bien (pas sous mon nom d’ailleurs, car il m’a donné un jour le nom d’un de mes confrères ; mais ceci n’est qu’un détail, et l’important est d’être connu).
La lumière du jour pénètre rarement dans les coulisses des théâtres, même en matinée. Je me dirigeai vers la Régie, où un artiste d’un certain âge était assis devant un petit bureau. Il jouait dans la pièce et se trouvait tout habillé et tout maquillé pour entrer en scène.
— Bonjour, comment ça va ? Y a-t-il moyen d’assister à la matinée ?
— Oh ! monsieur… je suis désolé… J’ai les ordres les plus sévères. En l’absence du directeur et du secrétaire, on me défend de donner des entrées à qui que ce soit… Je vous prie de ne pas m’en vouloir. Mais je n’ai aucun pouvoir pour cela, et c’est une consigne formelle à laquelle je suis forcé d’obéir…
Celui qui parlait ainsi n’était autre que le Régent de France, vêtu d’un habit somptueux, magnifique, couvert de pierreries, orné par surcroît d’un large cordon bleu clair qui ne se donnait pas à tout le monde.
Le texte de Mme de Juxanges
La personne qui, dans la pièce précédente, avait répété — jusqu’au troisième jour avant la générale — le rôle de la concierge du deux avait reçu cette fois la mission d’incarner, dans la pièce nouvelle, une femme du grand monde, Mme de Juxanges.
La liste des personnages féminins comprenait d’abord l’héroïne, puis la mère de l’héroïne, puis la rivale d’amour de l’héroïne, puis toutes les bonnes, puis Mme de Livrac, puis Mme de Juxanges.
Il n’y avait pas, entre ces derniers noms, la petite conjonction « et » qui eût donné à l’interprète de Mme de Juxanges une apparence de « vedette américaine ».
Mme de Livrac, elle, était chargée de deux phrases : « Je le crois galant homme », et, plus loin : « Vous verrez qu’il fera sa soumission. » Mme de Juxanges n’avait rien à dire. Le jour de la lecture, on lui remit une feuille de papier, qui portait dans le coin, en grosses lettres de ronde : Mme de Juxanges. On indiquait simplement sur quelles répliques de ses camarades elle devait entrer, puis sortir.