Le directeur avait dit à l’auteur : « Il faudra lui donner une petite phrase. » Puis il avait dit à sa pensionnaire : « On vous piquera quelques mots. »
Chaque jour, à midi trois quarts pour une heure, Mme de Juxanges arrivait la première à la répétition dans une longue six-cylindres, don de M. Roibourg, grand brasseur d’affaires, et commanditaire de la maison. L’automobile stationnait devant l’entrée des artistes jusqu’à cinq heures. Pendant ce temps, Mme de Juxanges, assise sur une chaise rustique dans l’ombre du plateau, entretenait une conversation un peu stagnante avec la cuisinière du trois et le facteur du deux.
D’ordinaire, M. Roibourg arrivait, ses affaires brassées, vers cinq heures, et prenait livraison de Mme de Juxanges.
Le directeur, à deux ou trois reprises au cours des répétitions, avait dit à l’auteur : « Lui avez-vous mis sa phrase ? » L’auteur répondait toujours : « Demain. » A vrai dire, il éprouvait une difficulté singulière à prêter la moindre réflexion ou remarque à un personnage aussi peu défini.
Pourtant il dit de lui-même, quelques jours avant la générale, en voyant répéter Mme de Juxanges : « Il faut que je lui donne sa phrase. » Mais le directeur, par esprit de contradiction, avait dit à mi-voix : « Il y a des choses plus pressées. Établissez-moi d’abord votre baisser de rideau du deux, qui n’y est pas du tout. »
Ce qui ne l’avait pas empêché de demander sévèrement, le lendemain :
— Et la phrase de cette petite ?
Enfin, visité par l’inspiration, l’auteur trouva : Mme de Juxanges dirait à Mme de Livrac :
— Je ne suis pas très tranquille sur le destin de ce petit ménage.
Le jour de la générale, ce propos de mondaine avertie fut proféré très au-dessous du ton par une personne étranglée d’épouvante. On entendit cependant ceci :