— Cette fois, ce n’est plus l’enterrement, c’est le bastringue…

Par la suite, il se prononça durement sur la valeur musicale des morceaux, sans savoir de qui ils étaient, et peut-être en s’en doutant. J’étais navré, parce que mon ami allait mal juger ma pièce. Mais il était heureux et flatté d’assister à une répétition de travail. Et puis, que mon œuvre fût bonne ou mauvaise, s’en souciait-il tellement ? Le directeur, lui, était heureux aussi, car il se sentait omnipotent et infaillible. Quant au chef d’orchestre secoué, il sentait grandir à chaque bourrade son orgueil intérieur et son mépris pour ces gens qui ne comprenaient rien à son génie.

L’ami de la maison

L’ami de la maison est la plus considérable des personnalités sans mandat.

Il n’a pas une apparence physique bien déterminée, mais je le vois plutôt entre deux âges, et assez grand. Oui, il est mieux quand il est grand. Un oisif semble encore plus oisif quand il est de haute taille.

On le voit arriver pendant la répétition, à n’importe quelle heure de l’après-midi. Alors que les amis de ces dames osent à peine s’aventurer au fond obscur du plateau, l’ami de la maison vient parfois jusqu’à la rampe. Sans arrogance et sans déférence, il tend la main à l’auteur, qui la serre distraitement. Sa présence est si naturellement admise que personne ne la remarque plus, et qu’elle ne trouble en rien le travail de la scène.

Il est si intime avec le directeur qu’ils ne se disent jamais bonjour. D’ailleurs, quand ils sortent ensemble après la répétition, ils ne s’adressent pas la parole. Le véritable ami est celui à qui on n’a rien à dire. Il contente à la fois notre sauvagerie et notre besoin de sociabilité.

L’ami de la maison a peut-être dans la vie d’autres occupations. Il est à la Bourse, ou au Palais, ou dans l’industrie : il n’est pas question de cela dans les conversations.

La plupart du temps, ce n’est pas un amateur de théâtre. S’il vient dans la maison, c’est que son ami en est le maître. Il eût fréquenté de la même façon un restaurant ou un journal.

Il arrive que, devant l’auteur, le directeur pose une question à l’ami de la maison. Mais ce n’est pas du tout pour causer. Il lui demande : « Tu aimes ce deux, toi ? » ce qui veut dire : « Déclare nettement qui tu n’aimes pas ce deuxième acte. » Et l’ami obéit, avec la plus grande docilité. Il est évident que le directeur ne tient pas à cette opinion, et qu’il ne l’a sollicitée que pour fortifier, aux yeux de l’auteur, la sienne propre, à qui elle donnera tout de même un petit supplément de poids.