— Madame, lui dit l’auteur, pensez bien à envoyer à Jenny le « Bien joué, Alfred ! » du premier acte. Hier, elle l’a attendu. Et ça loupe le mouvement…
… Ah ! le chef machiniste !
… Dites donc, Grosguillaume, le décor du deux que vous nous avez présenté hier, est-ce qu’il n’est pas un peu dur à équiper ? Vous savez qu’il me faut des entr’actes de dix minutes, pas plus. Autrement tout fiche le camp !
Mais voici qu’Il apparaît sur le plateau, Lui, le Directeur, le Patron, le Capitaine, le Maître avant Dieu…
L’auteur lui parle de la date. Si le directeur est pressé et veut passer le plus tôt possible, l’auteur dit en gémissant que la pièce est difficile et qu’il faut avoir le texte bien dans la bouche une bonne semaine avant la première… Si le directeur a le temps d’attendre et déclare qu’il ne passera pas avant trois semaines, c’est à l’auteur d’être impatient, pour mille raisons : il faudrait passer pour le Salon de l’Aéro… la pièce ne doit pas être répétée trop longtemps, afin que les interprètes ne s’en fatiguent pas et gardent leur fraîcheur d’impression…
Ce n’est pas que l’auteur ait l’esprit de contradiction… Mais il est inquiet… Il suffit qu’on l’engage dans un parti très net pour qu’il en craigne les conséquences. Alors il fait contrepoids de toutes ses forces en faveur du parti contraire, jusqu’au moment où l’on se range à son avis : il n’en faut pas plus pour le faire passer dans l’autre camp.
Après avoir conseillé au jeune premier, à la répétition de la veille, d’insister sur un sourire ironique, il se dit tout à coup que cette indication peut être dangereuse et il essaie maintenant de ramener son interprète à plus de naïveté… Hier, il a dit à l’ingénue qu’elle pleurait trop. Maintenant, il craint qu’elle ne soit un peu sèche.
Le secrétaire du théâtre traverse le fond de la scène. Ce n’est pas encore le moment de faire le service de générale. Mais l’auteur lui rappelle pour la septième fois qu’il lui faudra deux avant-scènes… Et puis cette recommandation qu’il oubliait pour les notes de publicité…
Tout ce qu’il fait là, ce n’est pas pour embêter le monde. Mais il a beaucoup de soucis et veut les faire partager à son prochain. Et puis, vraiment, on est à la veille d’un grand événement qui doit révolutionner le globe, la première de son œuvre ! Il ne peut supporter que l’on soit calme… Car s’il est doux de ne pas s’en faire quand tout s’agite autour de vous, il est révoltant de voir des gens qui ne s’en font pas, autour de votre âme agitée…